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Une ascension aussi rapide vers la reconnaissance éternelle ne leur semblait probablement pas imaginable. Et pourtant, il ne s'est écoulé qu'une année entre la formation des Smiths et la sortie d'un single qui annonçait le début d'un grand renouveau pop.

Lorsque Johnny Marr s'en alla toquer à la porte de Morrissey sur le conseil d'un ami qu'ils avaient en commun (Joe Moss, premier manager du groupe), il ne s'attendait certainement pas à ce qu'une amitié aussi passionnée l'emporte. Deux jeunes hommes, mélancoliques par nature et par ambition musicale, qui partageaient les mêmes passions pour les girl groups des années 60, pour Patti Smith et la scène punk new-yorkaise du CBGB, ne pouvaient pas mieux s'entendre que sur le terrain musical.
Sans ces références pop, Marr et le Moz n'auraient probablement pas atteint des sommets. En ces années où le label Factory Records et la vague cold-wave dominaient le rock britannique, les Smiths ont eu la brillante idée et le culot de ramener sur le devant de la scène un songwriting pop classique, une musique accessible et très travaillée, d'un genre que l'on pensait enterré depuis la séparation des Beatles. Nulle démo ne fut envoyée au prestigieux et prolifique label mancunien Factory. L'envie de rompre avec son esthétique trop froide ne relevait pas du détail. Les critiques de l'époque supposaient que Joy Division avait amené l'aspect sombre et torturé de Manchester dans la musique locale et qu'il y resterait à jamais. Il fallut attendre l'arrivée des Smiths, de leur look semi-hippy semi-rockabilly et de leur aspect populaire pour les détromper. En 1984, sort leur premier 33-tours. S'il va se révéler être l'œuvre musicale la plus lumineuse que Manchester ait vu naître depuis au moins une dizaine d'années, il n'est pas pour autant dépourvu des sonorités mancuniennes et ne fait qu'annoncer la diversification musicale progressive que subira la ville dans les années et les décennies qui suivront.


Entre titres-scandales et démocratisation des premières compositions du duo Morrissey/Marr, The Smiths est clairement le déclencheur d'une carrière et l'album qu'il fallait pour subvenir aux attentes des premiers fans. Trop souvent méprisé pour son enregistrement qui laisse à désirer, on peut aujourd'hui l'apprécier comme il se doit grâce à une remasterisation réussie qui met à l'honneur des compositions intemporelles et de grande qualité.
Fortement lancés par les médias en 1983, les Smiths n'ont à l'époque pas eu à s'inquiéter quant au succès de leur premier disque. Le « mauvais » son de ce dernier est un faux problème n'ayant atteint que quelques chroniqueurs à la recherche obstinée de ses défauts. Il faut dire que les espérances sont à leur comble à sa sortie. En septembre 1983, le quatuor mancunien offre à l'émission de radio du DJ John Peel une session au son remarquable, sans aucun réel défaut, dont on peut aujourd'hui se procurer le bootleg via internet. A côté de ce show radiophonique, il est clair que le son (originel) de l'album sorti cinq mois plus tard avait de quoi décevoir…



Cependant, la découverte de titres comme Reel Around The Fountain ne peut être que marquante, qu'ils soient d'une profondeur sonore remarquable ou tout juste passable. On se rend vite compte de l'utilité d'avoir remasterisé cet album. La richesse des arrangements de Reel Around The Fountain ne s'était jamais fait autant sentir. L'écouter au casque dans cette nouvelle version rend compte d'un fait peu banal : ce titre mélancolique, pop et dont les paroles sont aussi belles qu'incomprises, n'a pas vieilli. En juillet 1983, les Smiths jouaient déjà ce titre sur scène. C'est une performance remarquable que donnait alors le jeune groupe formé, il faut le rappeler, tout juste un an plus tôt. On ne remerciera jamais assez internet de mettre à la disposition de tous ce genre de contenu...



Les arrangements des titres qui suivent ont moins bien vieilli, c'est certain. Ne serait-ce pas parce qu'aucun groupe n'a su, en nos années de revivals musicaux, raviver le flambeau garage-rockabilly sombre et entêtant de titres comme You've Got Everything Now ? Ou serait-ce parce que les vocalises interminables de Morrissey sur Miserable Lie restent loin du terrain pop et ne traduisent qu'un déchaînement de passions difficile d'écoute ? Il est certain qu'en 1984, les Smiths présentaient les symptômes d'une hargne caractéristique du rock, et que, si l'accessibilité de bon nombre de leurs morceaux leur a, à l'époque, permis d'atteindre des sommets, il persistait dans leur musique les relents sombres et tourmentés de Manchester. Ces relents, ils ne s'en sépareront jamais vraiment.
Ils n'ont d'ailleurs pas cherché à véritablement s'en débarrasser. Si les Smiths ont atteint un grand succès populaire notamment grâce à des hymnes comme How Soon Is Now ? ou There Is A Light That Never Goes Out, ils ont toujours gardé sur scène une fougue digne du punk et ont souvent été auteurs, en interview comme dans leur poésie musicale, de paroles provocatrices destinées à choquer. Ce goût pour la provocation n'a pas tardé à être musicalement mis en œuvre par Morrissey et Johnny Marr. La véridique légende que narre le duo de compositeurs le plus charismatique de la scène mancunienne veut que les titres Suffer Little Children et The Hand That Rocks The Cradle aient vu le jour lors de la première répétition des Smiths. Le premier est controversé pour faire référence aux Moors Murders, une suite d'assassinats d'enfants perpétrés dans la région de Manchester et ayant beaucoup fait couler d'encre dans les années 60. Le second, à l'image de Reel Around The Fountain, est accusé de contenir des propos pédophiles. De plus, à l'époque, les couvertures de leurs premiers 45-tours ainsi que les clubs dans lesquels ils se produisaient confortaient les rumeurs affirmant que les Smiths appartenaient à la culture gay, fait ô combien gênant en 1984. Depuis les Sex Pistols, jamais un artiste n'avait livré en guise de premier album une véritable ode au blasphème. Et jamais dans toute l'histoire de la pop music, une formation si choquante par ses propos n'avait atteint le sommet des charts et été télédiffusé aux côtés de groupes commerciaux comme Eurythmics ou ABBA. A la fin 1983, le quatuor mancunien se dévoilait à toute l'Angleterre à travers le playback de l'émission Top Of The Pops, raison incontestable de son succès populaire.



C'est le grand mérite de cet album : constituer une œuvre populaire et globalement accessible qui lui permirent d'arriver en seconde position des ventes de disques du Royaume-Uni, tout en gardant une grande liberté artistique. Car bien souvent, quand le succès commercial d'un disque est important, il ne fait que se satisfaire d'une certaine facilité musicale, est rarement empreint d'un aspect subversif qui donnerait à sa musique un but et la rendrait plus excitante. C'est donc un début de carrière remarquable et remarqué que traduit cet album pour le moins ambitieux.
« On aspirait à être un grand groupe - la célébrité et le fric, ça vient bien après la volonté de devenir un grand groupe ou d'arriver à la hauteur de ses héros » explique aujourd'hui Johnny Marr*. Ce sont ces aspirations premières que traduit ce premier disque pour le moins passionnant. Si l'on devait se restreindre à un seul adjectif pour en décrire les compositions qu'il comprend, on choisirait, pour sûr, intemporelles. Le classieux songwriting pop de ce chef d'œuvre peut être revisité à l'infini, tel celui des plus grands disques des Beatles. C'est ainsi qu'en un seul album, The Smiths se sont dévoilés au monde, s'imposant comme l'un des groupes majeurs des 80's, comme l'alternative parfaite aux trop sombres The Cure, mais surtout, comme une véritable usine à tubes. Car, dès les premières heures du groupe, ils étaient nombreux. Sur les onze titres de cet album éponyme, cinq ont fait l'objet de 45-tours, c'est dire.


Encore (et surtout) aujourd'hui, on peut se prosterner devant les hymnes de ce premier album si remarquable. Rares sont les groupes de rock à guitare qui ont su dans leurs premières heures livrer un titre aussi efficace et bien écrit que What Difference Does It Make?. Le planant Suffer Little Children, par le mérite qu'il a d'allier une certaine simplicité répétitive et la recherche d'une perfection dans son écriture, reste lui aussi unique en son genre. Et que dire de This Charming Man, enthousiaste d'une mélancolie heureuse et éclairé du génie incontestable de Marr et Morrissey ? Ne suffit-il pas à lui seul pour présenter correctement les Smiths ? Romantiques et inventifs, uniques et regrettables.

Une carrière aussi riche (bien qu'il faut le dire, trop courte) ne doit pas être résumer à quelques adjectifs. Essayer de mettre des mots sur une quelconque œuvre musicale est déjà assez absurde.
On peut se résoudre à observer de nos oreilles le fait qu'en presque trente ans, l'album éponyme des Smiths a pris bien peu de rides. Si la remasterisation s'est imposée, c'est bien pour permettre à nos tympans de réaliser comme il se doit que l'écriture peu commune de chef d'œuvre est trop souvent sous estimée, comparée aux reconnus The Queen Is Dead et Strangeways, Here We Come . Comme ses contemporains, son héritage sur la musique actuelle n'est pas négligeable. En témoigne notamment cette jolie reprise de What difference does it make? par le folkeux français Stranded Horse.



En plus de n'avoir pas vieilli les compositions de The Smiths révèlent un fait peu banal : intemporelles, elles sont déclinables à l'infini et on ne remerciera jamais Messieurs Marr et Morrissey. Un début de carrière est rarement aussi riche en bonnes surprises.

* : Propos contés à John Robb pour son ouvrage de référence Manchester Music City 1976-1996 publié en France chez Rivages Rouge (Editions Payot)

Fantin, 2 janvier 2012
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