interview
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A peine un an après la sortie d'un mini-album très réussi, Gravenhurst revient avec son nouvel opus Fires In Distant Buildings, un disque puissant qui marque une nouvelle étape dans l'évolution du groupe. Nick Talbot, frontman du groupe, était de passage à Paris il y a quelques jours pour nous présenter ses nouveaux morceaux.

La première chose qui m'a frappée en écoutant Fires In Distant Buildings est le fait que le son soit plus rock et plus fort que sur tes albums précédents. Penses-tu qu'il s'agit d'un tournant dans le son de Gravenhurst ?

Le grand tournant a été qu'on nous donne assez d'argent pour enregistrer en studio. C'est difficile de monter une batterie et de jouer fort quand on enregistre dans une chambre !

En parlant de l'enregistrement, c'est la première fois que tu travaillais en studio de cette façon, raconte moi comment ça s'est passé...

C'était super agréable de travailler avec des vrais professionnels comme l'ingénieur-son Ali Chant et Dave Collingwood, le batteur de Gravenhurst, qui est un excellent musicien. Ca nous a permis d'être plus patients et décontractés au lieu de ne faire qu'une seule prise pour chaque morceau et de passer tout de suite à autre chose. Ali nous a également beaucoup poussés à enregistrer le plus possible, même quand on avait l'impression que ça n'était pas nécessaire. Mais la moitié des titres ont quand même été enregistrés à la maison parce que notre budget était trop serré. Des groupes comme My Bloody Valentine peuvent se permettre de faire des albums qui coûtent entre 10 000 et 150 000 livres, voire plus, mais Fires In Distant Buildings n'a coûté que 3000 livres, ce qui n'est finalement pas grand chose.

Tout s'est passé très vite non ?

En tout, on est resté environ trois semaines en studio, mais on a enregistré une douzaine de morceaux dont quatre ne figurent pas sur l'album. Mais ça, c'est sans compter les heures d'enregistrement à la maison, car quand j'ai envoyé le disque fini à Warp, ils trouvaient qu'il y avait encore des arrangements à faire... et ils avaient raison. Le problème quand tu fais un disque est que tu perds toute perspective sur ce que tu fais. Du coup, j'ai retravaillé les morceaux chez moi et enregistré plein de sons et de bruits que j'ai simplement rajoutés aux morceaux.

Est-ce que tu voulais que le son de l'album soit plus proche du son live de Gravenhurst étant donné que tu joues toujours beaucoup plus fort sur scène ?

C'est vrai que notre son est beaucoup plus fort en concert mais c'est surtout parce qu'on joue les nouveaux titres depuis un moment déjà. D'ailleurs j'ai écrit Down River en 1998, donc c'est un peu comme si je revenais à mes racines « indie rock bruyant » dans un sens. Je me suis toujours dit que je ferais des albums calmes jusqu'à ce qu'on me paye pour aller en studio où je pourrai augmenter le volume donc c'était un peu inévitable.

Lors de notre dernière rencontre, tu m'as dit que tu voulais que le son de Gravenhurst soit une sorte de compromis entre Bert Jansch et Slint. Est-ce que tu penses que c'est le cas sur ton nouvel album ?

Oui c'est possible. C'est vrai que sur un morceau comme Song From Under The Arches, il y a à la fois des passages très rock et des moments beaucoup plus calmes avec du fingerpicking. Cela dit, je pense que ça se rapproche plus de Richard Thompson que Bert Jansch...

C'est drôle que tu parles de lui parce qu'il a justement joué à Paris il y a quelques jours !

Ah oui ! C'est un musicien et un songwriter exceptionnel mais ses albums sont toujours si mal produits... c'est vraiment dommage. Son album Shoot Out The Lights possède des chansons vraiment magnifiques mais la production est terrible. Bob Mould a d'ailleurs repris un des titres et en a fait une version bien meilleure que l'originale. Je pense qu'il aurait besoin de travailler avec quelqu'un qui lui dise vraiment quoi faire comme le producteur Rick Rubin (Public Enemy, Beastie Boys, Tom Petty, Donovan...) qui produit le nouvel album de Neil Diamond en le réinventant complètement.

Pour revenir à Fires In Distant Buildings, d'où vient le titre du disque ?

Ca m'est venu il y a quelques années à l'époque où je travaillais dans un bar, en 1998 ou 1999. Je lisais un livre sur Brian Wilson. Il venait d'écrire une chanson lorsqu'il a vu aux informations qu'un immeuble avait pris feu près de chez lui. Comme il était complètement paranoïaque, il était persuadé que c'était la chanson qui avait causé l'incendie. J'ai trouvé que ça serait un bon titre à la fois pour un album et pour une chanson. Ca évoque ce sentiment de responsabilité collective qu'on peut avoir vis-à-vis de ce qui passe dans le monde bien qu'on ait très peu de pouvoir et d'influence individuellement.

Justement, y'a-t-il un thème commun à tous les morceaux, comme un fil conducteur ?

Je ne m'étais pas vraiment posé la question jusqu'à ce qu’on me le demande hier en fait ! Je pense que le thème principal est le contrôle qu'on a sur les choses et sur nous-mêmes. La plupart des titres parlent de ces conflits internes qu'on peut avoir et des comportements humains parfois si obsessifs et compulsifs. Mais See My Friends et Cities Beneath The Seas ne parlent pas de ça et Nicole évoque ce thème mais dans le cadre d'une relation entre 2 personnes. Sinon, toutes les chansons tournent autour de cette idée qui est de se placer à un certain endroit afin d'observer et de comprendre ce qui nous entoure, puis d'en être progressivement contaminé jusqu'à en perdre tout contrôle de soi.

Il y a toujours au moins un morceau qui n'est qu'instrumental sur tes disques, pour quelle raison ?

C'est toujours le titre du morceau qui me vient en premier, puis la musique et enfin les paroles. Mais parfois j'ai un morceau qui traîne pendant des mois sans que je n'arrive à en faire quoi que ce soit. Souvent quand je compose à la guitare, une mélodie assez discrète apparaît et je commence à chanter quelque chose sur cet air mais c'est exactement la même chose et ça n'a pas un grand intérêt. Dans ce cas là, je préfère simplement laisser le morceau comme tel sans ajouter de paroles.

Tu évoques souvent sur ton site internet les films d'horreur, s'agit-il pour toi d'une source d'inspiration ?

Il ne s'agit pas vraiment d'une source d'inspiration, c'est plus une échappatoire en fait. En revanche, mon autre groupe, Bronnt Industries Kapital est bien plus influencé par ce genre de films. Il y a beaucoup plus d'humour avec Bronnt qu'avec Gravenhurst.

A ce propos, parle moi de ce groupe...

On a entamé ce projet avec Guy Bartel a peu près à la même époque que Gravenhurst. Il écrit environ 75% des morceaux et moi le reste mais on produit ensemble. On regarde beaucoup de films d'horreur un peu idiots des années 1980 donc c'est vrai que de ce côté-là, la musique de Bronnt est très influencée par des gens comme John Carpenter et Wendy Carlos.

Et tu penses que tu vas continuer à travailler et à jouer avec les deux groupes en même temps ?

Oui, on va d'ailleurs s'attaquer au prochain album de Bronnt prochainement. Mais le plus difficile pour moi est d'assurer les concerts. Je joue de la basse dans Bronnt donc on va devoir trouver de nouveaux musiciens pour intégrer le groupe et faire les concerts.

Tu écris de la poésie aussi non ?

Oui, ça m'arrive mais ce n'est rien de très intéressant parce que lorsque ça ma parait plutôt bon, j'en fais généralement une chanson. On ne peut pas dire que Gravenhurst soit un groupe franchement drôle, du coup, tout ce que je fais en dehors du groupe est un peu décalé. Je n'arrive pas à canaliser toutes mes émotions dans un même projet, donc toute la bêtise va dans la poésie et Bronnt avec qui on va d'ailleurs sortir une bande dessinée, elle aussi totalement bizarre et farfelue!

La chanson The Diver figure sur la bande originale de Dead Man's Shoes (de Shane Meadow), est-ce que tu aimerais écrire la BO d'un film ?

Oui j'adorerais. En fait, avec Bronnt, on a réalisé une bande-son live pour un documentaire suédois sur la sorcellerie de 1922 qui s'appelle « Haxan » . Il s'agit d'un film muet et à l'époque, la BO était composée de musique classique mais ça ne collait pas vraiment avec le documentaire. Puis dans les années 1950, ils ont refait une BO avec du free jazz et William Burroughs comme narrateur, mais là non plus ça n'allait pas. On a donc eu envie de faire notre propre BO pour ce film et de sortir une espèce de montage de tout ça. Mais Geoff Dolman (patron du label Static Caravan) est en train de voir en ce moment avec Tartan Films s'il ne serait pas possible de sortir une version DVD du documentaire avec notre BO, ce qui serait vraiment génial.

Si on en revient un petit peu au groupe, il y a eu quelques changements récemment avec le départ de Paul Nash remplacé par Huw Cooksley, quel en a été l'impact ?

Paul avait ses propres projets et son groupe North Sea Navigator commençait vraiment à prendre de forme donc il avait besoin de se consacrer entièrement à ça. On a commencé à chercher un nouveau bassiste avec Dave mais au fond, on avait envie que ça soit un ami à nous qui intègre le groupe. On a donc demandé à Huw que l'on connaissait depuis longtemps de nous rejoindre bien qu'il soit guitariste à la base et non pas bassiste. Mais tout se passe super bien avec lui, c'est un bon musicien et il peut chanter les harmonies ce qui est vraiment bien.

Tu t'apprêtes à partir pour une grosse tournée Américaine avec Broadcast, comment est-ce que tu envisage ça ?

Ca va être fatiguant mais je suis vraiment content car Broadcast est un groupe que j'aime beaucoup et à l'époque j'avais d'ailleurs acheté leur premier 7 inch. Ils sont également chez Warp et c'est une des raisons qui m'a poussé à travailler avec eux. Mais j'ai peur qu'ils se lassent de moi et qu'ils finissent par me taper dessus car ce sont des gens plutôt calmes je crois... On fait 21 concerts en 29 jours donc ça va être très intense mais ce qui est bien, c'est qu'en revenant, on sera très bons en live !

Et tu comptes faire des dates en Europe après ça ?

Oui j'espère bien ! On a eu beaucoup de problèmes avec notre ancien agent qui était vraiment trop nul et que j'ai viré à deux reprises, mais là, on en a un nouveau avec qui ça se passe mieux donc je pense qu'on tournera vers le mois de décembre en Grande-Bretagne et en Europe.

Alice, 10 octobre 2005