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Pitchfork Music Festival

Paris, du 29 au 31 octobre 2015

Live-report rédigé par François Freundlich le 4 novembre 2015

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Pour sa cinquième édition, le Pitchfork Music Festival s'est imposé comme un rendez-vous automnal incontournable, réunissant autant les groupes les plus en vue des musiques indépendantes que plusieurs nouveaux artistes à découvrir. C'est également le seul festival où l'on se alpague en anglais, même entre français à chignon. L'événement prenant place dans la Grande Halle de la Villette attire en effet un public international : anglais, espagnols, italiens ou américains sont bien représentés sans pour autant que cela ne profite à une ambiance générale un brin morose. Le décor étant posé, nous sommes bien là pour les concerts contrairement à une grande partie des festivaliers.

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La foule écrasante du samedi soir n'est pas encore arrivée en cette fin d'après-midi du jeudi, premier jour du festival. Un de nos nouveaux groupes britannique favori est attendu : le trio londonien HÆLOS. Dans une pénombre faisant écho à leur mélancolie sonore, le duo vocal masculin et féminin répond a des étendues de langueurs spatiales. Leur électro-pop minimale, déviante et mystique se défoule subitement dans des dégazages de basses violentes portées par la présence de deux batteries géantes plaçant une rythmique organique au centre de la performance. De la magique Earth Not Above à la torturée Dust qui voit la chanteuse Lotti Benardout s'envoler dans les aigües, les crescendos lumineux de HÆLOS vont toujours plus loin dans l'entremêlement de nappes de synthés et d'échos de guitares, rappelant parfois Massive Attack. L'entrée en matière du festival est réussie avec cette formation atypique qui place deux chanteurs sans instruments à l'avant de deux batteries déchainées. Après un premier EP sorti en juin, nous attendons impatiemment leur premier album.

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La suite du programme est moins glorieuse même si l'Australien Kirin J. Callinan avait piqué notre curiosité avec ce vidéo clip de Victoria M. où l'on voit le chanteur aller toujours plus loin dans le second, dixième, millième degré, paré de déguisements fantasques. Le moustachu au marcel jaune et coupe mulet se déchaine dans le « what the fuck » le plus total devant nos yeux écarquillés, en torturant l'italo-disco avec l'eurodance ou le saxophone et des éléments pop mainstream pour nous dérouter fortement, voire nous faire regretter nos bouchons d'oreilles oubliés. Ses danses lascives s'accordant avec sa voix grave de crooner sexy valent tout de même le coup d'œil tout comme son flip-retourné de guitare à une main qui parviendra à nous faire exploser de rire. Il s'agit certainement du but de ce concert qui verra tout de même apparaître Kevin Parker de Tame Impala à la basse pour un duo improbable sur l'électro-pop langoureuse de The Teacher. On ne comprend pas toujours tout aux concerts de ces showmen qui donnent beaucoup de leur personne comme Har Mar Superstar ou Kirin J. Callinan, mais on parvient toutefois difficilement à les oublier.

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Après la sortie de son très bon nouvel album cette année, on avait hâte d'assister à la prestation du canadien Destroyer et on n'a pas été déçus. Dan Bejar, l'air toujours sérieux dans sa redingote blanche, nous a éblouis pendant cette heure de beauté baroque mêlant folk radieux et jazz flottant. La trompette et le saxophone s'étiolent dans de longues échappatoires méticuleuses, saupoudrant parfaitement de lumineuses compositions toujours soignées. Appuyé sur sa canne, Daniel se recroqueville face au micro au centre de la scène, passant d'une voix fredonnée et monocorde à des excitations à nous couper le souffle lorsqu'il se crispe et transperce l'audience de ses textes marquants comme sur European Oils.
Destroyer impose une ambiance cinématographique, le mélange des cuivres et du piano transposant la halle de la Villette dans un vieux film de gangsters New-Yorkais. Les extraits de l'excellent album Kaputt comme Savage Night At The Opera s'évadent vers des instrumentaux électriques sauvages teintées de nappes de synthé abruptes cherchant à provoquer la transe de l'auditeur. Entre grandiloquence audacieuse et arrangements multi-instrumentaux hyper méticuleux, des titres comme Chinatown nous retournent le cerveau tant les idées fourmillent et se succèdent sans temps morts. Même les titres supposés être plus pop du dernier album Poison Season comme Times Square trouvent une interprétation magistrale transformant un tube immédiat en labyrinthe de sonorités impalpables. Destroyer aura livré l'une des meilleures prestations du festival, ou même que nous ayons pu voir lors de cette année 2015.

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Nous traversons la halle, un peu à reculons, pour assister à la prestation d'Ariel Pink qui ne nous avait pas forcément emballés lors de ses dernières apparitions. Il semble toutefois que le californien n'a cette fois pas adopté cette attitude d'auto-parodie permanente pour proposer une vraie adaptation réussie de ses morceaux. Là ou on se demandait auparavant pourquoi certains de ses meilleurs titres étaient massacrés en live, on entre ici directement dans sa pop colorée et efficace en se surprenant même à en redemander. Il est clair qu'avec Ariel Pink, le ressenti peut être différent d'un concert à l'autre et peut-être que le coté sérieux de Destroyer a rejailli sur lui ou que le batteur en bikini est en charge de l'ensemble de l'ironie ce soir. Oublié le sentiment de gène découlant du fait d'être pris pour des bigorneaux, on retrouve une certaine évidence dans les compositions lo-fi psychédéliques qui s'écoulent d'elles-mêmes avec un chanteur qui semble s'y livrer complètement. On se déhanche sans même y penser sur Put Your Number In My Phone, heureux d'assister à un vrai concert d'Ariel Pink. Il était presque trop tard pour changer d'avis.

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Place à l'une des formations les plus attendues de la soirée, ceux que certains place comme l'équivalent de l'hydrogène sur le tableau de Mendeleïev du post-rock, les canadiens de Godspeed You! Black Emperor. Dans l'ombre d'un écran géant aux vidéos psychédéliques entrecoupés de quelques mots clignotants, la formation multi-facettes contient dans la pénombre son introduction déstructurée de violons virevoltants autour de longues mélopées de guitares sombres. Chacun des membres est en place, les crescendos peuvent exploser, brouillant les lignes et les pistes dans des saccades hurlantes et perturbantes. Le dernier album du groupe est interprété dans son intégralité, à commencer par Peasantry Or Light! Inside Of Light! et ses développements orientaux. Le son est très clair puisque le groupe reste dans la retenue, sans forcer sur le volume, construisant de manière très structurée via des amas instrumentaux occupant tout l'espace. Le violon de Sophie Trudeau forme l'essentiel de la mélodie, il se trouve en permanence mis en avant et davantage encore sur un tout nouveau morceau interprété pour l'occasion. Les plongeons dans les ténèbres glacés sont permanents avec eux : pour profiter pleinement de l'ascension, il suffit de fermer les yeux et de sentir ses organes trembler. Les diaboliques Montréalais ont encore frappé.

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Retrouvons un indie rock plus structuré avec les américains de Deerhunter, menés par leur charismatique leader Bradford Cox, toujours très directif. Loin des résonances pop du dernier album en date, le set fera la part belle à l'expérimentation dès le début du set avec de longues plages instrumentales. Si le morceau Breaker prenait des allures de tube parfait à la mélodie ensoleillée sur l'album Fading Frontier, son adaptation live se veut viciée par des guitares divagantes, même si cette voix juvénile dénote avec une certaine perfection. Ceux qui appréciait les délicieuses mélodies solaires de Deerhunter pourront être déçus par des adaptations live qui ne leur rendent pas forcément justice, résonnant parfois comme un amas bâclé, à l'image de Living My Life qu'on reconnaît à peine. Le groupe ne semble pas vraiment heureux de les interpréter, peut-être sous un joug trop imposant de leur leader. Quelques sursauts nous ferons nous déhancher mais on reste de marbre face à cette prestation trop approximative pour nous faire ressentir quoi que ce soit.

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Pour terminer cette soirée ne apothéose, la tête d'affiche du soir s'appelle Beach House, le duo de Baltimore devenu culte en quelques albums, dont deux sortis durant le mois dernier. Les premières nappes de synthé retentissent et le groupe apparaît dans l'ombre de lumières vaporeuses pour introduire le concert avec des extraits de l'album Depression Cherry. La voix de Victoria Legrand est d'une perfection gracieuse nous effleurant à chaque syllabe d'une chaleur grave et prenante. Le public se laisse aller à son hystérie lorsque le premier extrait de l'album Teen Dream est proposé avec la relaxante Silver Soul : on s'évade sur ce refrain « It Is Happening Again » qu'on a tant écouté. Le titre est enchainé avec le titre phare des récents albums : Space Song et ses orgues nébuleux. C'est All Your Yeahs qui fait prendre une tournure différente au son de Beach House parfois trop convenu avec ce « Hush don't you cry » agité par des développements électro-pop mystérieux et désinvoltes. Des étoiles apparaissent à l'arrière de la scène pour nous rapprocher davantage de la Voie Lactée vers laquelle semble nous faire voyager Beach House.
Comment ne pas céder lorsque Victoria nous propose ce Walk In The Park d'une tendresse mélancolique à la fois et paisible et torturée. On pourra néanmoins reprocher une qualité du son parfois médiocre (sur l'ensemble du festival) ainsi qu'une présence trop importante des nouveaux morceaux, moins accrocheurs, mais redécouverts dans des adaptations plutôt réussies. Le concert se termine en apothéose sur des extraits de l'album Bloom avec la délicate Myth, et son refrain voyant Victoria pousser sa voix au maximum de sa beauté. L'entêtante Irene achève le set avec ces répétitions infinies de « It's a strange better times » sonnant comme un slogan du monde moderne à nos oreilles. Cette heure et demi passée au paradis avec Beach House a fondu comme neige au soleil. Nous n'y avons pas retrouvé la saveur des prestations dans les petites salles des précédentes tournées mais la magie opère toujours.

L'enchainement des concerts de qualité de ce jeudi en fait la journée la plus réussie du festival avec notamment les concerts de Destroyer ou de Beach House qui ont su nous émerveiller. Le Pitchfork Music Festival est lancé, nous sommes fin prêts pour affronter deux autres jours dans l'enfer de la hype.

Crédit photos : Vincent Arbelet
artistes
    Ariel Pink
    Beach House
    Deerhunter
    Destroyer
    Godspeed You! Black Emperor
    HÆLOS
    Kirin J. Callinan