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Tricky
Ezra Collective

Paris, Ground Control - 16 janvier 2023

Live-report par Olivier Kalousdian

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The Jesus And Mary Chain, The Stranglers ou encore Jeanne Added... Depuis octobre 2021, tels sont les artistes qui ont foulé la scène du Ground Control pour des showcases version XL dans cet ancien hangar de tri postal de la SNCF de 6500 mètres carrés, à proximité de la Gare de Lyon. Des showcases bien filmés et bien ficelés que l'on retrouve une semaine plus tard diffusés via ARTE Concert. Lieu de vie et d'échanges que d'aucun appelleront « tiers lieu », le Ground Control entend mettre les utopies à l'honneur depuis son ouverture en 2014.

Des utopies, il y en aura plusieurs ce soir. Tout d'abord, celle de l'entrée sur site. Sur invitations et pré-inscriptions seulement (via l'application Dice), il faut avoir les yeux rivés sur son smartphone et ne pas rater le SMS de validation, valable seulement quelques minutes pour obtenir son sésame. En voyant la queue s'étirer sur cinq-cent mètres dès 18h30 rue du Charolais dans un froid polaire, on comprend que la jauge du Ground Control, déjà importante, aurait pu facilement être doublée. Il faut dire que dans ce lieu de vie éphémère, libre et curieux, on ne fait pas que boire de la bière en écoutant de la musique (world food, boutique de disques, boutique vintage, salle de jeux vidéos...).

Déjà sur scène à 19h30, Ezra Collective est un quintette de jazz anglais dont les racines baignent autant dans le Tropicalisme et le Latina que dans l'Afrobeat. Les cinq membres d'Ezra Collective sont tous originaires de Londres : le leader du groupe Femi Koleoso (batterie), son jeune frère TJ Koleoseo (basse), Joe Armon-Jones (clavier), Dylan Jones (trompette) et James Mollison (saxophone). La musicalité et l'esprit si singuliers du groupe, ainsi que son approche musicale très élargie, ont transporté Ezra Collective bien au-delà la dynamique nouvelle scène jazz du Royaume-Uni. En excellents chauffeurs de salle, ils accompagnent merveilleusement bien les grandes tablées qui se restaurent de menus taïwanais, grecs ou de pizzas bien cuites après de longues minutes passées dehors à patienter dans un air hivernal qui tombe enfin sur le pays.

On ne présente plus le guitariste nigérien Keziah Jones, une des cent personnalités africaines qui ont pesé dans l'histoire culturelle de ce continent. A cinquante-cinq ans, il entreprend un nouveau tour de scène, accompagné de Philippe Cohen Solal. Ce dernier mérite quant à lui une présentation. Précurseur des radios FM dans les années 80 (ndlr : programmateur musical de la station « 95.2 FM »), il est aussi l'un des membres fondateurs du Gotan Project. La complicité entre ces deux artistes remonte à 1989 à Paris. Un épisode que Philippe Cohen Solal raconte : « C'est en prenant un café au Père tranquille, dans les Halles à Paris, que je vois Keziah pour la première fois. Un jeune mec, noir, grand et très beau s'était mis à chanter devant les tables en jouant de la guitare. Son jeu était particulier : sexy et percussif. Je me suis levé à la fin d'une chanson pour aller lui parler. Il n'avait aucun enregistrement de ce qu'il faisait, alors je me suis débrouillé pour l'amener en studio et produire une k7 démo avec trois chansons. Ensuite je suis allé faire le tour des labels qui m'ont tous dit la même chose :  il chante en anglais, c'est trop compliqué. Et Keziah est rentré à Londres ».
  La suite est connue, avec les succès mondiaux des albums Blufunk Is A Fact! de Keziah Jones et le parcours musical riche de Philippe Cohen Solal au sein de Gotan Project. Vêtu de son couvre-chef fétiche, assis sur un tabouret une guitare sèche sur amplis à l'épaule, Keziah Jones déroule quelques titres les plus connus de son répertoire tels que Rythm Is Love ou Beautiful Emilie. Le tout devant une assistance studieuse et hétéroclite (interdit de filmer ou de réagir trop bruyamment) dont la moyenne d'âge semble indéfinissable ; un public de sept à soixante-dix-sept ans, comme pour les albums d'Hergé !

Utopie numéro deux. Sur les quelques mille personnes présentes ce soir-là, très peu auront le plaisir de pouvoir apercevoir les musiciens sur scène et cumuler plaisir auditif et visuel. La scène du Ground Control, qui n'est pas une salle de concert à la base, est trop basse. Dès lors, seuls les asperges dominantes ou les balèzes qui osent se frayer une voie au plus près des groupes parviennent à prendre part au spectacle visuel. Une spectacle visuel sans fioritures et sans surprises, ceci dit. Ces soirées au Ground Control sont calibrées pour les captations, pas pour une communion avec le public. Un public qui, de fait, va en profiter pour flâner dans ce site aux allures de mini festival indoor.

A l'annonce de Tricky et Marta Zlakowska, jeune chanteuse polonaise, ce dernier reprend ses esprits et le chemin de la scène. Tous ont encore en tête ses années glorieuses au sein de Massive Attack ou à l'époque de Maxinquaye. Démon du trip-hop et expérimentateur passé maître en terme musique synthétique et de défonce, Tricky ne fait pas ses cinquante-quatre ans. Dans le plus grand dénuement vestimentaire, les pupilles perçantes surplombant un visage émacié et un corps buriné, à la limite de la maigreur, il est comme les statues de cire du Musée Grévin, sans âge.
Après une intro instrumentale, un ersatz sous valium du Sweet Dreams d'Eurythmics, Marta et Tricky dévoilent quelques titres issus de leur récente collaboration. Fall To Pieces, album sorti en 2020 et qui a scellé leur amitié s'éloigne des badlands d'un trip-hop sombre et torturé dont était friand le bristolien, et se veut plus pop.

Possédé par sa musique, comme à son habitude, Tricky joue, chante et vit seul en scène. Sur des nappes synthétiques marécageuses, Marta tente de donner le change sur le titre Fall Please. Mais la vista est du coté de Tricky, paradoxalement. Surjouant ses son jeu de scène, les yeux rivés au plafond, le tee shirt remonté d'une main et le microphone dans l'autre, Tricky a la voix ensorceleuse, et le regard hagard. Apparemment gêné par la configuration filmée et éloigné du public (tenu à l'écart, vocalement parlant, par les équipes d'ARTE), difficile de trouver une émotion dans le set qui se déploie. Au bout de trois titres, Tricky sort de scène, sous les yeux médusés d'un public dont les derniers rangs, peut-être lassé du mode aveugle de la scène, quittent déjà la salle. Il y reviendra de longues minutes plus tard, cette fois acclamé par une audience à qui la programmation demande de se manifester.

Cinq titres en tout et une crise de colère de l'anglais quand la régie rallume tous les néons de couleurs au plafond en plein milieu d'une chanson, et puis s'en vont.