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Manic Street Preachers
Suede

Cardiff, Cardiff Castle - 6 juillet 2024

Live-report par Laetitia Mavrel

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Au tout début des années 90, alors que les derniers hard rockeurs chevelus laissaient la place à la scène grunge américaine, commençait à émerger un style aux antipodes des guitares hurlantes et qui allait mettre en avant l'identité britannique, dans tout ce qu'elle a de complexe mais surtout de raffiné. Le règne des dandys filiformes et androgynes débutait en Angleterre, et Brett Anderson avec Suede allait, en compagnie de son ami Jarvis Cocker, en être le meilleur ambassadeur. Pendant ce temps, au Pays de Galles, les prémices de la future scène Cool Cymru se ressentaient, et ses premiers représentants, tout aussi subtils dans leur écriture mais plus torturés et abrasifs sur scène, en étaient les Manic Street Preachers.

La légende raconte que les deux groupes se seraient croisés lors d'un concert ou d'une apparition télévisée commune, et en bon sujets flegmatiques de sa majesté, ont gardé chacun pour eux l'admiration respective qu'ils se portaient. James Dean Bradfield enviait l'élégance de Brett Anderson et Brett Anderson la fougue incandescente de James Dean Bradfield. Trois décennies se sont écoulées, le succès a porté aux nues les deux formations malgré les nombreux drames personnels et excès en tout genre, le public britannique a officialisé le statut de National Treasure pour chacun d'entre eux et du fait d'une relative discrétion en France (surtout pour les Gallois, à notre très grand regret), les fans issus de l'hexagone sont nombreux à attendre les passages bien irréguliers de leurs idoles.

C'est pourquoi quand Suede et Manic Street Preachers décident de s'associer pour une tournée commune, il y a peu de chances que cette extraordinaire affiche se produise en France. Il était donc temps pour votre rédactrice de sortir à nouveau son baluchon et de se lancer sur les traces de deux de ses groupes fétiches, sur lesquels elle a passé son adolescence à danser et surtout à fantasmer, frontmen charismatiques obligent. Direction notre cher Pays de Galles pour deux des quatre dates que nous avons sélectionnées en ce mois de juillet à l'actualité nationale tourmentée. Nos voisins ayant eux aussi été appelés aux urnes, autant dire que l'état d'esprit est à l'évasion loin des scénarios politiques catastrophe. Les concerts de Suede et Manic Street Preachers ont chacun une durée identique, soit une heure et quinze minutes, et l'ordre de passage dépend des villes. A Cardiff, il était cependant évident que les Manic Street Preachers se devaient de mener de front les deux soirées, de retour dans l'enceinte du château qu'ils honorent à nouveau de leur présence, étant ici à la maison.


La grande scène montée aux pieds de la forteresse offre un décor magnifique, rendant la double affiche encore plus alléchante, et ce malgré les conditions climatiques plus qu'incertaines. C'est en effet sous une pluie torrentielle que le concert de vendredi débute mais le spectateur gallois se riant de la météo comme de sa première pinte de Brains (bière locale), la foule demeure compacte dès l'arrivée des Anglais sur scène. Suede se plieront au jeu de la setlist mouvante en proposant sur les dix-sept titres de nombreux changements entre les deux soirées, comme pour ne pas lasser un public pour lequel ils savent qu'ils doivent redoubler d'efforts afin de le séduire. C'est pourquoi Brett Anderson se démène encore plus, challengé par des fans qui affichent une grande majorité de goodies à l'image des Gallois. Avec une sélection de hits devenus intemporels et une belle place faite à Autofiction, sorti en 2022 (et officiellement nommé par le groupe comme son meilleur album), Brett Anderson s'approprie la scène, étalant son savoir-faire (le style, pas la chanson) avec une aisance des plus déconcertantes. C'est un Brett tout sourire, qui mouillera la chemise noire le premier soir comme s'il était sous les averses parmi le public, et qui ne se privera pas de ses nombreuses incartades au sein des premiers rangs, perché sur la barrière et distribuant les très attendues accolades aux chanceux spectateurs, certaines comme certains en profitant pour s'adonner à quelques tripotages en bonne et due forme (leurs méfaits bien visibles sur les écrans géants).

Le second soir le verra cette fois-ci sous le soleil vêtu d'une chemise blanche, porté par sa grâce féline et son sex-appeal qui malgré ses cinquante-sept ans, ne le quittent toujours pas. Un set de Suede est tout aussi sportif que sensuel, Mat Osman et Richard Oakes toujours aussi concentrés et performants, Neil Codling comme de coutume avec son air boudeur, on percevra à peine Simon Gilbert dissimulé derrière ses fûts bien trop en retrait dans le fond de la scène alors que c'est lui qui mènera la cadence de bout en bout. La première belle surprise est l'apparition d'un inédit appelé Antidepressants qui figurera sur le prochain disque et qui ne promet que du bon. Le reste n'est que Best Of avec entre autres So Young, Trash, Animal Nitrate, She's In Fashion, saupoudrés des morceaux récents comme She Still Leads Me On, Personality Disorder et le magnifique The Only Way I Can Love You, formant un tout parfaitement équilibré se terminant sur l'hymne du groupe Beautiful Ones.
Ces deux premiers concerts ont de nouveau rallié à la cause des Anglais un bon nombre de spectateurs qui semblaient un peu sur la réserve au tout début de chacune des représentations, et la tendance s'inversera probablement dès le week-end prochain pour les sets de Manchester et Leeds, Suede supplantant les Gallois dans le cœur de leurs propres compatriotes.

Pause méritée après ces premières salves d'adrénaline et nous en profiterons pour saluer les nombreuses initiatives prises à l'attention des personnes en situation de handicap par les organisateurs et plus globalement au Royaume-Uni lors des festivals. Les plateformes (une sur les côtés et une en face) permettent aux festivaliers concernés de choisir leur angle de vue, et de ne pas être relégués à des kilomètres de la scène. Les commodités sont disponibles en dehors et à l'intérieur du site et des interprètes du langage des signes assurent la traduction des titres durant les deux concerts. De nombreuses initiatives que nous peinons à mettre de façon systématique en œuvre encore en France, les espaces PMR étant bien souvent négligés en faveur des zones VIP. Les Britanniques ont en ce sens pris depuis fort longtemps les devants et charge à nous de nous en inspirer rapidement.


C'est sous la pluie cessante le vendredi et le soleil couchant le samedi que le set tant attendu des Manic Street Preachers débute. Deux soirées, deux ambiances mais tout autant de passion et de joie dans les yeux des fans qui ont pour beaucoup attendu toute la journée aux portes du château. Avec leur imposant écran géant diffusant tout du long les citations de poètes ou auteurs les ayant inspirés, ainsi que des visuels d'archive, notamment lorsque apparait le visage de Richey Edwards, éternellement présent lors de chacun des concerts du groupe depuis sa disparition en 1995, la scénographie ne laisse pas de place à l'improvisation, ce pourquoi la setlist restera identique les deux soirées, à l'exception de No Surface All Feeling qui laissera sa place à Kevin Carter samedi, tous deux issus du merveilleux album Everything Must Go paru en 1996.

Comme à l'accoutumée avec nos Gallois, les codes sont respectés : à gauche les fidèles accompagnateurs que sont Nick Nasmyth au clavier et Wayne Murray à la guitare, Sean Moore à la batterie qui arbore dorénavant une barbe blanche, mélange stylé de père noël et de hipster du 11ème arrondissement parisien, mais péniblement visible comme son collègue Simon avant lui, Nicky Wire le flamboyant, veste et sangle de basse customisées, yeux fardés de bleu et cheveux en pétard, qui donnera le la aux premiers rangs avec ses fameux bonds et lever de jambes sur scène. Enfin, au centre, James Dean Bradfield le leader qui se refuse d'en être un, tout de sombre vêtu, toujours extrêmement concentré avec son regard partout ailleurs que sur le public, son magistral jeu de guitare et son chant qui, avec les années, devient de plus en plus rocailleux sans pour autant perdre de sa puissance.
Pas vraiment de surprise dans la setlist, si ce n'est la présence sur scène de The Anchoress, alias Catherine Anne Davies, pour deux titres chantés en duo sur les disques, Little Baby Nothing et Your Love Alone Is Not Enough. Un défilé de titres les plus populaires, avec l'arrivée de 1985 en introduction instrumentale et To Repel Ghosts, issus de Lifeblood qui fête cette année ses vingt ans. Il est toujours un peu dommage que ce groupe à la discographie tellement fournie ne soit pas plus audacieux sur scène, son répertoire regorgeant de pépites aux différentes saveurs. Cependant, nous ne boudons pas notre plaisir à communier sur A Design For Life, Everything Must Go, Motorcycle Emptiness ou If You Tolerate This Your Children Will Be Next. Les plus vieux morceaux tels Suicide Is Painless, You Love Us et From Despair To Where sont l'occasion de rendre Hommage à Richey Edwards et de rappeler que, malgré un style devenu beaucoup plus lisse depuis les années 2010, les Manic Street Preachers n'oublient pas leur racines punk et protestataires, surtout en live.

Le groupe assurera ainsi deux sets carrés, hyper dynamiques, tout en nous annonçant qu'un nouvel album est en cours de préparation, nous laissant à nouveau espérer que les musiciens se rappellent enfin notre présence sur cette Terre, n'ayant pas eu de visite depuis 2014 et le Bataclan de Paris, si ce n'est une anecdotique apparition en 2018 aux Interceltiques de Lorient, devant un public clairsemé. Il faut donc prendre sur soi et faire marcher la carte de fidélité Eurostar pour aller chercher les Gallois partout où ils se cachent afin d'entretenir notre flamme.

Ces deux soirées passées au château de Cardiff nous ont offert notre premier grand raout estival et la forme olympienne de Suede et des Manic Street Preachers a conforté notre éternelle dévotion à la scène britpop. L'alliance de la pop élégante et racée de Suede et du rock plus tendu et engagé des Manic Street Preachers nous a délivré un spectacle de très haut niveau, sans une once de concurrence entre les deux groupes, mettant en commun leur excellence et sur lesquels les jeunes générations ont tout intérêt à prendre modèle. Stay Beautiful, Beautiful Ones, un nom de tournée qui définit habilement la parfaite rencontre de ces deux groupes britanniques aujourd'hui iconiques.
setlist
    Suede
    So Young
    Trash
    Animal Nitrate
    The Drowners
    Filmstar
    Personality Disorder
    The 2 Of Us
    Antidepressants
    My Insatiable One
    Can’t Get Enough
    Saturday Night
    She Still Leads Me On
    Personality Disorder
    New Generation
    She’s In Fashion
    Metal Mickey
    Beautiful Ones

    Manic Street Preachers
    You Love Us
    Everything Must Go
    Motorcycle Emptiness
    Suicide Is Painless
    You Stole The Sun From My Heart
    To Repel Ghosts
    Little Baby Nothing
    Your Love Alone Is Not Enough
    Elvis Impersonator : Blackpool Pier
    A Design For Life
    La tristesse durera (Scream To A Sigh)
    Walk Me To The Bridge
    Tsunami
    Orwellian
    From Despair To Where
    Kevin Carter
    If You Tolerate This Your Chldren Will Be Next
photos du concert
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