Chroniquer un album intitulé Riot Youth début octobre 2026 en France, c'est autant marcher sur des œufs que décrypter l'air du temps. Et si quelqu'un est définitivement dans l'air du temps ici, c'est Chloe Slater. Vingt-trois ans, est née à Bournemouth puis a grandi à Manchester, la jeune anglaise conjugue depuis son premier EP You Can't Put A Price On Fun un certain talent pour la pop un peu rock avec une incapacité totale à fermer sa grande gueule. En résulte des bangers comme Death Trap sur les proprios véreux, Nothing Shines On This Island sur la noblesse anglaise et les milliardaires, Fig Tree contre le patriarcat et les injonctions faites aux femmes. Bref, Chloe est jeune, Chloe aime s'amuser, et Chloe n'est vraiment pas pratique pour le capitalisme en place.
Une image de jeune femme rentrant dans tous les standards de la pop, qui monte sur scène un drapeau palestinien autour des hanches et dresse des barricades devant les lycées. Un OVNI dans le monde de la musique ? Oui et non. On l'oublie mais la pop a toujours été d'une certaine manière subversive : les Beatles, The Rolling Stones, Madonna, Queen, Britney Spears, Beyoncé... On ne refera pas toute la liste, mais ceux qui sont aujourd'hui unanimement acclamés ont eux aussi eu droit à leur quart d'heure de « vous pervertissez la jeunesse ! ». Et puis la jeunesse évolue, se conscientise, les réseaux sociaux aident à partager en quasi direct tout ce qu'il se passe dans le monde, et à un moment la jeunesse a envie de dire stop. Stop à la guerre, stop à l'intolérance, stop à l'extrême pauvreté et aux ultra-riches.
Finalement pas une coïncidence, donc, si ce premier album de Chloe Slater sort en même temps que les révoltes lycéennes en France, en même temps qu'Ed Sheeran se mouche en toute neutralité dans ses liasses de billets apolitiques. Et pas étonnant non plus si ce Riot Youth ne va musicalement pas aussi loin que la portée de ses paroles et de ses intentions. Sans surprise, le schéma se répète et on revit tout le paradoxe de l'artiste depuis son premier EP : des paroles engagées, des sets live rock avec des « grosses » guitares, et sur disque de la pop trop produite, légèrement électro avec une boite à rythme asthmatique.
Ainsi, Mother Nature's Killing Spree joue la vengeance de la nature et Can I Finish Please? s'en prend à votre tonton raciste homophobe préféré, mais les deux titres peinent à en mettre plein la gueule en restant trop propres dans la forme. Heureusement, le reste de l'album monte le niveau d'un cran dès The Underground et son grandiose refrain sur le métro londonien, I've Never Felt So Hated et ses accents sombres presque trip-hop. On ressent enfin le grain des guitares, Southern Youth et Helpless embrayent avec de la pop-rock typique de Manchester, quand Get Me Out marque le sommet de cet album et nous envoie enfin le mur de son que l'on attendait tant.
Cette puissance renversante vécue à Hambourg au détour d'un concert dans un ancien bunker aérien reviendra rapidement sur Ugly, et c'est déjà la fin. Let It Happen boucle l'album comme tous les albums de Manchester, par une ballade. Et vous vous en doutez, ça parle de l'extrême-droite et de comment ceux qui laissent les choses se produire sont tout autant responsables que les autres. L'incarnation parfaite de Riot Youth, l'émeute jeune, le premier album de Chloe Slater. Des paroles qui font mouche et qui sonnent vraies dans la bouche d'une jeune mancunienne de vingt-trois ans, et une pop vaguement rock qui sonne tout aussi naturelle, presque trop naturelle. Mais ne serait-ce pas finalement le coup du siècle ? Faire rentrer le militantisme dans la pop mainstream, celle-là même qui se défend depuis des années de prendre position, et tenter de poser un début de problème aux grands acteurs du milieu. Vous me voulez ? Vous voulez mon public ? Faites avec mes idées et ce que je défends.
Pas sûr que Chloe Slater réussira ce pari devant l'éternelle machine à broyer capitaliste, mais on sera avec elle derrière les barricades, et si vous avez trouvé l'album cool, venez la voir en live c'est vraiment incomparable.