Oui, je sais, c'est presque devenu un running gag. Nous allons encore vous présenter un nouveau groupe de Brighton. Et nous allons encore vous dire que nous l'adorons, qu'ils ont tourné sans relâche dans tous les clubs de la ville avant d'affirmer une identité et une direction artistique remarquables, qu'ils sont à deux doigts d'exploser et qu'il faut les suivre de très près. Nous allons encore vous dire que c'est politiquement engagé, qu'ils possèdent un charisme dévastateur et que ça va devenir votre nouveau groupe préféré. Oui, je sais. Mais il faut se rendre à l'évidence, M. Woodroe sont tout cela à la fois.
En quatre titres et un bref interlude instrumental, The Treatment Of Fractures dévoile les deux faces de M. Woodroe. Une première nerveuse et abrasive avec Sweetness, Sweetness et Carte Blanche, une seconde plus intime avec Statue et Stalactites. Deux visages pour une même obsession, la violence. Violence sociale intériorisée, violence politique et idéologique, violence masculine diffuse ; chez M. Woodroe, celle-ci finit toujours par s'inscrire dans les corps. On croise ainsi une tête ensanglantée, de la peau brûlée, une bouche forcée, des dents volées, des clés serrées entre les doigts et jusqu'à un corps que l'on voudrait arracher morceau par morceau.
Sweetness, Sweetness ouvre les hostilités sur des guitares anguleuses et un chant qui navigue entre spoken word, envolées à la PJ Harvey et brusques poussées de fièvre. Carte Blanche est encore plus frontal. Tension contenue, grosses guitares, cris et mélodie s'y télescopent dans un brûlot antifasciste où Marcie Garwell martèle « Carte Blanche / Lost cause / Carte Blanche / Molotov ». Après les cinquante-trois secondes d'un Intro instrumental aux faux airs de Slint, M. Woodroe changent pourtant radicalement d'allure. Piano en ligne claire et émotion rentrée sur Statue, récit de cette peur sourde qui transforme une silhouette masculine aperçue au loin en agresseur potentiel ; slowcore en apesanteur sur Stalactites, qui avance à pas comptés avant de finir par se fracasser dans une impressionnante montée sonore.
C'est d'ailleurs dans cette veine plus délicate que le groupe paraît aujourd'hui le plus singulier. Statue hérisse littéralement les poils tandis que Stalactites marie à merveille tension, émotion et déflagration chaotique. Les premiers singles, plus rock, demeurent excellents mais encore davantage sous influence, avec des guitares et une production qui trahissent parfois la jeunesse du groupe. Rien de rédhibitoire, M. Woodroe possèdent déjà un sens remarquable de l'écriture, des climats et de la dramaturgie sonore. Tout n'est pas encore totalement en place, mais il y a déjà ici beaucoup plus qu'un simple groupe prometteur. Il y a une voix, une vision et quelques morceaux qui donnent très sérieusement envie de voir la suite.