Si vous êtes un lecteur régulier du site, vous pouvez d'ores et déjà imaginer cet Ox comme le pendant pastel du lemon legato de Cassia, sorti deux semaines plus tôt. Là où celui-ci visait l'efficacité de chansons courtes et rythmées, aux couleurs nettes et tranchantes de fin de journée, Palace prennent le relais une fois que les ombres commencent à virer au bleu aquarelle et que les contrastes se font plus doux, mais que la nuit n'a pas encore déversé son encre noire sur le monde.
Un jour, alors que j'expliquais à un ami mon extrême précaution pour ne pas plier, corner ou donner une mauvaise forme aux livres que je lisais, il a profondément changé ma perception des choses en me répondant qu'un livre abîmé est un livre qui a une vie. Palace, c'est un peu cette bibliothèque immaculée, dont on admire l'agencement parfait et la conservation exceptionnelle, mais dont les tranches sans traces gardent jalousement leurs histoires. Il faudra donc prendre le temps de les ouvrir pour en découvrir, ou pas, la richesse.
La première écoute, tout à fait agréable au demeurant, semble livrer toutes ses clés un peu trop vite. Une guitare acoustique en fond, une batterie binaire au son légèrement étouffé, la basse portant la note de chaque mesure, une steel guitar et un piano électrique comblant les petits espaces, avec une guitare claire qui guide cet écrin pour accueillir la voix. Une voix qui ne force pas beaucoup, car la tonalité de chaque chanson semble adaptée aux capacités vocales bien définies de Leo Wyndham, comme pour ne jamais écorner le livre, ne jamais créer d'accident.
Sauf que, vous le savez, il ne faut pas (complètement) se fier à la couverture d'un livre. Si on y prête attention, des chansons à la signature rythmique particulière (Ox et son rythme de valse), des entrelacements de guitare très réussis et des harmonies riches se cachent à qui voudra bien lire plutôt que feuilleter. Malheureusement, ces détails sont également camouflés par une production ayant une peur panique du vide, qui ne joue jamais avec la dynamique du son en lui-même et préfère constamment emplir le fond sonore. Ce choix esthétique engendre l'aspect réconfortant recherché (et réussi), mais peut aussi créer une certaine monotonie, voire fatigue, surtout que les morceaux ont tendance à tirer en longueur (quatre minutes en moyenne) sans renouvellement significatif.
Kicking Up Shadows porte donc le programme de l'album dans son titre : écarter les ombres pour dessiner un tableau aux couleurs de l'été indien. Comme Brown Bread qui la suit, on pourrait presque les qualifier d'hyper-folk, tant on retrouve tout ce qui fait le succès de la folk sucrée de cette dernière décennie : guitare rythmique agrémentée de variations bien senties, voix doublée, falsetto sur le pont, crescendo, piano blues, gamme jouée au xylophone, réverbération générale... Heureusement, cette surenchère « en-dedans » tient le coup, grâce à la maitrise musicale du groupe plus encore que des musiciens, car contrairement à d'autres formations similaires, les personnalités y disparaissent pour former un tout.
Les chansons profitent donc de qualités mélodiques et techniques indéniables, en plus d'être lumineuses et colorées. Que ce soit pour les fans de la première heure ou les nouveaux venus, il y a peu de chance pour que l'album bouleverse, mais le groupe continue de dégager, à défaut d'émotion, une sensation de sérénité tout à fait agréable, et ce, que ça soit en l'écoutant pour en découvrir toutes les notes secrètes ou simplement en l'entendant.
Si on a connu Palace plus courageux et aventureux (So Long Forever, leur premier LP, comportait de réels moments de bravoure), on ne pourra pas leur reprocher d'avoir une carrière, et, par extension, un nouvel album, incohérent (jusqu'à leurs pochettes, attention de ne pas vous y perdre). La grande gageure étant de ne pas lasser et de rester plaisant quoiqu'il arrive. Leur musique, trop inoffensive pour offusquer qui que ce soit, risque au pire de produire un simple ennui poli, mais pour les autres, elle pourrait être la carte vers des trésors bien enfouis.