C'est l'histoire d'une Belge, d'un Japonais et d'une Italienne qui entrent dans un studio. Non, ceci n'est pas le début d'une blague de comptoir du regretté Philippe Bouvard, mais la présentation de Vanishing Twin, groupe essentiel de la cellule Recherche & Développement du rock britannique. Né dans le prolongement du projet solo Orlando de Cathy Lucas, Vanishing Twin s'est progressivement mué en collectif à géométrie variable avant de se stabiliser, depuis Afternoon X (2023), autour du trio formé avec Valentina Magaletti et Susumu Mukai, plus connu sous le nom de Zongamin. Archives, cinquième album du groupe en dix ans, pousse encore plus loin le processus engagé par son prédécesseur en brouillant les formes, les rôles et les signatures individuelles.
Vanishing Twin utilisent les matériaux du passé, library music, krautrock, jazz cosmique, pop française ou italienne et exotica, pour fabriquer une musique qui semble provenir d'un futur imaginé dans les années 1970. Appelons cela de la motorik avant-pop. On pense parfois à Broadcast pour la douceur de la voix, à Stereolab pour la délicieuse nonchalance, mais aussi à Boards Of Canada pour les couleurs passées et à Mica Levi pour cette manière de faire surgir le vertige d'un son.
Cathy Lucas vit désormais dans le Sud-Ouest de la France tandis que Valentina Magaletti et Susumu Mukai sont restés à Londres. Les trois musiciens travaillent à distance, accumulant improvisations, esquisses et enregistrements avant de les découper et de les recomposer. Le mot « Archives » désigne ainsi l'ensemble des traces produites pendant ces séances. Mais il décrit aussi parfaitement leur rendu tant les morceaux semblent provenir d'archives de chansons perdues, comme des versions altérées, légèrement effacées et aux couleurs passées. Des souvenirs de morceaux.
Si Cathy Lucas reste la voix et le moteur imaginaire du groupe, les rôles sont désormais beaucoup moins faciles à distribuer. Valentina Magaletti, également membre de Moin, apporte son jeu physique et expérimental et Susumu Mukai son sens du groove, ses basses élastiques et sa maîtrise de la musique électronique. Mais la première peut s'emparer de la basse pendant que le second passe à la batterie. Les instruments et les idées circulent entre les trois musiciens au milieu des samplers, pédales d'effets, loopers, jouets, cithares, kalimbas et autres flûtes imprimées en 3D. Enregistrée au plus près puis démultipliée par les overdubs, la voix de Cathy Lucas conserve pourtant une présence intime et profondément humaine au cœur de ce bric-à-brac savamment organisé.
Archives évolue dans un équilibre instable entre douceur et inquiétude, familiarité et étrangeté. Les rythmes chaloupés, les voix cotonneuses et les synthétiseurs flottants sont continuellement perturbés par des cordes sombres, des collages et des intrusions sonores. Derrière leur apparente fluidité, les morceaux ne cessent de modifier leurs lignes harmoniques et leurs séquences rythmiques. Cette virtuosité sans démonstration atteint un premier sommet avec Sugar Stone, dont la douceur pop est minée par une ligne de synthétiseur anxiogène et entêtante.
Inspiré librement de Lizzie Borden, accusée puis acquittée du meurtre à la hache de son père et de sa belle-mère en 1892, Bring Me The Axe assemble beat hip-hop sous cloche, synthétiseurs flottants, guitare en écho et voix mate évoquant Nico pour former un fascinant cantique païen. Plus abstrait encore, le morceau-titre Archives mêle électronique, collages vocaux, voix off et chant liturgique dans un tourbillon rappelant les bandes originales de Mica Levi pour Under The Skin et La Zone d'intérêt.
Entre ballades minimalistes, rythmiques atomisées et musiques aqueuses en décomposition, Vanishing Twin donnent corps à une musique complexe qui refuse d'en avoir l'air. Il suffit de s'y abandonner pour que ses fantômes commencent à apparaître.