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Anna Calvi

Paris, Maison de la Radio - 17 janvier 2011

Live-report par Olivier Kalousdian

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Qui n’a pas fréquenté au moins une fois un des auditoriums de la Maison de la Radio à Paris ne peut comprendre le respect consentit par les professionnels du secteur et les auditeurs radiophoniques pour cette vénérable institution qui affichera 50 ans de bons et loyaux services en 2013. Cinq cents mètres de circonférence, une tour de soixante-huit mètres de haut, mille bureaux, soixante et un studio d’enregistrement.
Cette œuvre architecturale inaugurée en 1963 par Charles de Gaulle et André Malraux fut le centre névralgique de la télévision et de la radio Française pendant des décennies. À partir de 1975, elle devient la maison de Radio France, pour le plus grand plaisir des mélomanes, qu’ils soient classiques ou contemporains. Une exception cependant, le célèbre studio 102 de la maison de la radio d’où certaines émissions TV plus ou moins cultes ont été lancées et refreinées depuis les années 80.

Le contexte planté, on ne peut qu’être impatient d’assister au set d’Anna Calvi, invitée de charme de l’émission de Bernard Lenoir, la « Black Session » du lundi soir. Arpentant un véritable labyrinthe circulaire fait de béton, époque « Charles de Gaulle », l’accès au studio 105 ne se fait qu’accompagné d’une hôtesse par soucis de ne perdre personne et, au grès des couloirs et des portes ouvertes qui se succèdent durant notre parcours, nous sommes alors témoin de 50 ans d’histoire de la radio et de la télévision Française.
Enfin, il est là ; L’auditorium des Black Sessions. Avec ses quelques centaines de places assises, son studio vitré surplombant directement sur la scène et ses effusions de technologies sonores faites de milliers de mètres de câbles et de dizaines de micros dernier cri, on croirait participer à une expérience sonore au milieu d’un labo de l’IRCAM ! Les micros sont trop nombreux pour les comptabiliser et sont suspendus aux tringles par d’innombrables poulies pour éviter toutes vibrations du sol. Les consoles sont démesurées et multiples et les ingénieurs du son vont par deux. La sonorisation condamne l’insonorisation à faire des merveilles pour ne pas se répandre sur les ondes des émissions amies qui ont lieu à quelques mètres de là…

Dans ce temple du son, cette cathédrale de la technologie radio, s’avance, timidement, la vénus d’argent, pile à l’heure… Anna Calvi est en piste ; 1m60 pour 45 kg, accompagnée de ses fidèles compagnons de route. Une formation réduite au strict minimum, Daniel Maiden Wood à la batterie et son amie et collaboratrice de longue date, une femme orchestre tantôt pianiste, tantôt guitariste, tantôt percussionniste, Mally Harpaz.
Tels des playmobiles perdus dans le fond du coffre à jouet – je suis placé tout en haut des gradins - il ne faut pas se fier aux apparences ; bientôt, les jouets vont s’animer, inonder l’espace vide d’airs enchantant et prendre l’ascendant sur un auditoire intimidant car branché en direct sur les ondes hertziennes. Le public est venu tellement nombreux que j’hérite du dernier strapontin du haut, à côté de l’ingénieur de son, à moitié assis mais néanmoins pleinement satisfait. À 22h, une longue file d’attente se presse encore dans le hall de l’entrée principale de la Maison de la Radio. Tous n’auront pas la chance de pénétrer l’antre de Lenoir...

Ceinturée par un pantalon noir à pince et taille haute, Anna porte haut le chignon des danseuses de Flamenco. Sa guitare en bandoulière remonte haut sur sa poitrine. Elle entame Rider to the Sea avec un filet de voix, une intensité à la limite de l’impédance des micros et des enceintes mais qui, après deux mesures seulement, se transforme en vocalises puissantes haut perchées qui déferle sur le public comme le Negro Rio se jette dans le fleuve Amazonien ! Anna jouit d’une voix modulable à souhait, passant du grave à l’aigue à l’envie et sans accroches. Incroyable que ce petit bout de femme jouisse d’une telle latitude vocale. Le son lui, paradoxalement dans un tel endroit, accroche les enceintes de retours avec un désagréable larsen venant troubler la voix cristalline et envoûtante d’Anna, le temps d’un premier titre et de quelques réglages à la console.
Alors qu’Anna joue des notes claires et précises, légèrement déformées par un effet vibrato faisant pleurer sa mélodie sur sa guitare, Daniel Maiden Wood et Marly Harpaz assurent les chœurs de chansons délicates qui ne sont pas sans rappeler, excessivement parfois, un certain Richard Hawley.

A l’instar d’Anna, qui a commencé la musique à six ans et joue de nombreux instruments en plus de chanter, Mally est un petit orchestre à elle seule ! Harmonium ; percussions ; guitare ; instrument inconnu…elle semble tout maîtriser et donne à cette petite formation des relents d’Arcade Fire et de leur génial sens du « touche à tout ». Anna ne pouvait pas passer à la Maison de la Radio à Paris sans jouer Jezebel qui, pourtant, n’est pas présent sur son premier album. C’est ce titre qui a largement contribué à la faire connaître en France et elle en tire, ce soir, une version précise et acérée comme une lame de rasoir. Les effets de voix sur cette reprise démontrent tout le talent de son organe. Ce Jezebel sonne encore plus net en live ce soir que sur la version studio. C’est dire la qualité du concert et du son proposé par radio France !
Suit Blackout, un titre qui, à mon goût, symbolise tout ce que le style d’Anna offre de meilleur. Du rock héroïque, simple en apparence mais construit au cordeau, posé sur des fondations à toute épreuve. Sur les titres plus introspectifs, l’univers d’Anna Calvi n’est parfois pas éloigné des inquiétantes musiques de films d’Angelo Badalamenti ou d’Ennio Morricone et si ces ballades sont belles, elles provoquent également une rêverie à la limite de l’endormissement dans un auditorium un peu surchauffé.

Mais c’est de courte durée ; un Desire énergique vient réveiller l’assistance et rendre le sourire à ceux qui s’étaient perdus dans la mélancolie d’une artiste qui débute à peine mais qui recueille déjà tous les suffrages, de l’amateur éclairé aux artistes reconnus qui l’ont entendue et soutenue ; Nick Cave et Brian Eno en tête. Comme fées penchées au-dessus du berceau du nouveau né, on a connu pire !
setlist
    Rider To The Sea
    No More Words
    Jezebel
    Blackout
    I'll Be Your Man
    Suzanne & I
    The Devil
    Morning Light
    Joan Of Arc
    Desire
    Love Won't Be Leaving
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    Surrender (Elvis cover)
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