Michael Kiwanuka est l'un des musiciens les plus doués de l'époque. Auteur d'une production discographique quasi parfaite, il rencontre depuis ses débuts un succès critique et public qui ne fait que se confirmer avec le temps, avec quatre albums certifiés or, une nomination aux Grammy Awards, un Mercury Prize et le succès intemporel de Cold Little Heart, générique de la série Big Little Lies.
Michael Kiwanuka avait publié en 2024 son dernier album en date, le superbe Small Changes, avec une production léchée, fruit de son travail aux côtés de ses complices habituels Danger Mouse et Inflo. Dans la foulée, la sortie de FUDGE, enregistré en parallèle de Small Changes, avait été annoncée avant un silence radio. Jusqu'à cet automne 2026, donc, où le chanteur a partagé une terrible nouvelle. Victime d'un AVC il y a un an, avec de très graves conséquences, le londonien est en lente guérison. Et il a finalement choisi de publier FUDGE, terminé juste avant que son AVC survienne.
Sous une pochette qui déborde de couleurs, cet album s'avère un peu à part dans sa discographie. Produit par le chanteur lui-même avec l'aide de Dom Monks, sur la base de jams spontanées avec les fidèles musiciens qui l'accompagnent sur scène, FUDGE capture Michael Kiwanuka de façon brute et intimiste.
Le son s'en ressent : entre crépitements des bandes et divers bruits de studio, les instruments sont très proches de l'auditeur, les timbres sont nus, entourés de cordes suaves arrangées avec Rosie Danvers. En résulte une proximité et une authenticité émotionnelle immédiates qui mettent en valeur le don mélodique du chanteur, sa verve poétique et sa voix chaleureuse et généreuse.
L'album s'ouvre sur un enregistrement crépitant de la voix de Chick Corea, encourageant les musiciens à suivre leur propre intuition plutôt que de chercher à plaire aux autres. Cette introduction laisse place à la magnifique Summer Clothes, qui va crescendo vers une pluie de cordes et de synthétiseurs, sans qu'aucune batterie ne soit de la partie.
Plus loin, le groove tranquille de Just Another Moment s'étire sans jamais lasser. Habillé de chœurs mémorables, de guitares aqueuses et de violons soyeux, le morceau s'avère un classique soul immédiat de la trempe des meilleures productions de Michael Kiwanuka. Autre pièce maîtresse de l'album, Love In My Heart est une douceur s'étirant sur plus de sept minutes vers des hauteurs célestes, portée par des chœurs éthérés, des synthétiseurs analogiques, des guitares psychédéliques de plus en plus enflammées.
Au milieu de ces mélopées de space soul rappelant notamment Shuggie Otis, d'autres morceaux, plus nus, qui sonnent comme de quasi démos, agissent comme des respirations : la balade mélancolique Drowning In Your Heart, la dépouillée Move In My Direction qui évoque Nick Drake, ou la lennonienne Across The Sky.
On retrouve l'influence des Beatles et du White Album dans les guitares abrasives et la suite d'accords de Stars. Ailleurs, Steve's Paradise sonne un peu comme une BO des seventies : avec une introduction qui s'étire en longueur, le morceau chaloupe entre synthétiseurs gras, basse onctueuse, orgue, guitare en finger picking et chœurs féminins sixties. Sing est une merveille où, sur une mélodie immédiate, la voix de Michael Kiwanuka touche directement au cœur. La très brute et pleine d'émotion Swings and Roundabouts clôt les débats avec une simplicité renversante.
Au fil de l'écoute, on pourrait simplement regretter une certaine uniformité : à force d'ambiances feutrées et de tempos alanguis, les morceaux peuvent se fondre les uns dans les autres. Le musicien nous laisse toutefois, en attendant son retour, avec un disque copieux et peut-être le plus transparent sur son processus créatif. Vu la gravité de l'AVC qui l'a frappé, c'est un miracle que cet album ait trouvé son chemin jusqu'à nous. Sa sortie est sans doute cathartique, un pas vers la lumière. Espérons que Michael Kiwanuka trouve la voie de la guérison et que sa muse vienne encore lui susurrer toute la beauté du monde à l'oreille.