Je retrouve Darius Keeler, Dave Pen et Pollard Berrier dans le salon d'un hôtel cosy du 9ème arrondissement de Paris. Ils reviennent de Varsovie où ils étaient en promo et trouvent la température particulièrement clémente. Les cafés sont servis, seul manque Darius qui finit une conversation téléphonique pour mettre la dernière touche à l'annonce qui doit paraître le lendemain pour leur tournée nord-américaine.
Entre les interviews d'Archive et de BirdPen (ndlr : le projet de Dave avec Mike Bird), ce sont les artistes que nous avons interviewé le plus chez Sound of Violence, une dizaine de fois depuis les début du site en 2002. Après quelques échanges sur le temps qui passe et les liens indéfectibles du site avec le groupe, nous attaquons le vif du sujet.
Glass Minds est votre 14ème album studio, c'est bien ça ?
Darius : Le 13ème, je crois (ndlr : il énumère tous les albums avec l'aide de Dave et de Pollard, ils appellent même leur manager à la rescousse). C'est dur de compter avec les disques live, unplugged, les albums spéciaux... Je ne compte pas Axiom comme un album studio classique par exemple, c'était plus un projet de film. C'est beaucoup en tout cas.
Comment trouvez-vous encore l'inspiration après tout ce temps ?
Dave : Nous sommes vivants ! Tant que tu respires et que tes yeux sont ouverts, tu peux écrire toute ta vie (ndlr : avec un ton très théâtrale) !
Malheureusement ce n'est pas suffisant pour être vraiment inspiré...
Darius : Je me pose souvent la question aussi. Mais souvent, notre meilleur travail vient quand nous n'étions pas si inspirés que ça au début. Ces deux derniers albums, nous avons eu beaucoup d'inspiration. Pollard : Nous avons une vraie énergie interne. Nous adorons être ensemble, on se pousse constamment. Avec Jimmy et Lisa, nous avons toujours de nouvelles idées sur lesquelles rebondir, de nouvelles couleurs ou directions. Ensemble nous sommes toujours très créatifs.
J'ai vu le film Run Again sur l'ultra trail que Dave a fait. Est-ce que tu fais ces courses impossibles parce que c'est trop facile de travailler avec Archive ?
Darius : Non, ce n'est pas facile de travailler avec Archive. C'est un vrai défi, un marathon. Nous avons beaucoup d'écriture à faire pour arriver où nous voulons. Ce n'est jamais facile avec qui que ce soit dans le groupe. C'est beaucoup de travail. Dave : Beaucoup d'artistes se détruisent, nous faisons quelque chose de constructif. Darius : Nous sommes un groupe de fortes personnalités, assez extrêmes même. Dave : Mais nous essayons de ne pas nous laisser abattre et d'utiliser ça comme inspiration.
Vous êtes partis en tournée l'année dernière pour jouer Noise, You All Look The Same To Me et les deux parties de Controlling Crowds. Comment cela a-t-il influencé l'écriture de ce nouveau disque ?
Dave : Avec les rééditions, nous nous sommes rendus compte qu'il manquait un élément dans le groupe. Jimmy apporte une dynamique nouvelle, il a une super personnalité. Darius : C'était une super expérience, nous nous sommes bien amusés. Nous avions écrit la majeure partie de l'album avant la tournée. Et quand nous sommes revenus nous sommes allés directement en studio pendant un mois. Comme Dave l'a dit, ça a un impact sur Jimmy qui ne faisait pas vraiment partie du groupe initialement, il était venu pour faire les parties de Rosko sur scène. Mais dans le feu de l'action il a écrit Heads Are Gonna Roll en un claquement de doigts et Pollard a écrit le refrain. C'était formidable, Jimmy a cette énergie que Rosko avait dans sa façon d'écrire.
Comment ça se passe quand vous recrutez un nouveau chanteur ? Vous faites des auditions ?
Darius : Pas du tout, c'est très organique. Dave était un ami avant de rejoindre le groupe et nous écoutions le même genre de musique. Il avait son propre projet et il a apporté cette expérience et sa façon de faire. Quant à Pollard, je l'ai rencontré après un concert, il m'a donné une démo et j'ai tout de suite adoré sa voix. Pollard : Heureusement que tu as joué la cassette. Nous essayons de toujours écouter les morceaux qu'on nous donne. Darius : C'est toujours organique, nous n'avons jamais vraiment fait passer d'auditions. Dave : Lisa aussi est arrivée naturellement. Sa mère travaillait pour notre manager et lui a dit que sa fille chantait. Quand nous avons écouté sa voix nous l'avons trouvé magnifique. Darius : J'avais déjà collaboré avec Jimmy pour Giant, c'était très bien mais pas vraiment pour Archive. Mais lors des rééditions, il y avait ces chansons où il manquait quelque chose et il a prouvé que ça pouvait fonctionner. Archive est un groupe qui travaille dur, surtout en tournée avec des sets de plusieurs heures. Il faut beaucoup d'engagement, Jimmy a dû apprendre toutes les paroles de Rosko, il s'est donné à fond pour faire partie du groupe. Pollard : Archive évolue constamment, comme nous en tant qu'humains.
Ca a l'air très naturel, mais en même temps vous semblez avoir une idée très claire de ce qu'est Archive. Qu'est ce qui définit le groupe ?
Darius : Je ne sais pas, c'est assez unique. Les membres ont des personnalités un peu à part, ou marginales qui ne rentreraient pas dans n'importe quel groupe. Dave : Ce n'est pas un cliché, le monde a besoin d'un freak show. Beaucoup de groupes ne font que chercher de l'argent et des soirées au pub. Nous faisons une musique exigeante, pour les gens qui aiment écouter de la musique.
Call To Arms avait été écrit et enregistré pendant le confinement, une expérience inhabituelle. Avez-vous appris de nouvelles méthodes de travail durant cette période ?
Dave : Je n'ai jamais aimé le travail à distance. Nous préférons être en studio ensemble, même si ça prend plus de temps. Nous captons mieux l'ambiance. Pollard : C'est clair, c'est tellement mieux d'être ensemble en studio. C'est très classique comme approche, mais tellement mieux pour échanger des idées. Darius : Holly a travaillé à distance et ça a bien marché, mais en général nous nous sommes retrouvés dès que possible, malgré les contraintes du confinement. J'ai failli me retrouver bloqué à Southampton pendant ces sessions parce que différentes zones du pays entraient en confinement. C'était une période très étrange donc ça nous a forcément inspiré. Nous avons fait des sessions incroyables, notamment pour Fear There Everywhere. Pollard : C'est la chanson qui a lancé l'album. Darius : Non, c'était Mr Daisy. Pollard : Ah oui. Et il y avait en plus l'élection de Donald Trump, nous avions envie de faire quelque chose de plus rebelle. Dave : Quand le monde s'est rouvert, nous avons pu jouer tous ensemble en studio. Ce qui n'était jamais arrivé auparavant, nous enregistrons piste par piste d'habitude. Cette fois-ci les morceaux ont été enregistrés live, sans overdubs. C'était une expérience nouvelle. Darius : Je suis sûr que nous le ferons à nouveau. Pollard : Cet album a été fait dans un nouveau studio à Brighton, ce qui apporte une nouvelle ambiance.
Pour chaque album vous avez une chanson qui débloque le processus créatif ?
Darius : Oui, Patterns pour Glass Minds. Je peux te citer toutes les chansons qui ont démarré chaque album. Goodbye a lancé You All Look The Same To Me. Pour Noise, c'était Noise ! A la fin de la chanson je me rappelle avoir eu une idée pour une partie de Rhodes qui est devenu Fuck You. Bullets pour Controlling Crowds. Pollard : Je me rappelle quand tu as joué l'intro de la chanson c'était incroyable. Pour les paroles, j'ai utilisé la définition d'entreprise dans The Devil's Dictionary d'Ambrose Bierce, un livre très drôle et vrai sur beaucoup de choses. Personal Responsibility, dans le refrain, vient de "An Ingenious device for obtaining individual profit without individual responsibility" (ndlr : un outil ingénieux pour obtenir un profit personnel sans responsabilité personnelle). C'est cynique mais assez drôle. Je ne suis pas pessimiste, mais la perspective pessimiste m'intéresse. La définition de Bierce pour Noise est "A stench in the ear" (ndlr : Une mauvaise odeur dans l'oreille). Darius : Le meilleur album du point de vue de son point de départ est sans doute Axiom. Tout est parti d'un enregistrement de cloches à Greenwich et, très rapidement, en trois semaines nous avons écrit, enregistré et mixé tout l'album. Un vrai coup de folie créatif, l'un de mes préférés. J'aimerai le jouer en live avec Londinium.
Comment vous organisez-vous entre albums, les tournées ou les projets comme « 25 » ?
Darius : Notre manager est bon pour planifier à moyen terme et pour nous pousser à faire des choses que nous n'avons jamais faites auparavant. C'est plus intéressant que de se demander à quoi ressemblera notre prochaine chanson ou notre prochain album. Il a des idées pour les cinq prochaines années, ce qui nous aide à avancer. L'accueil des rééditions nous a donné des idées pour mettre en avant des albums qui n'ont pas vraiment été développés sur scène. Pour Axiom par exemple nous n'avons fait que quelques dates dans des festival de cinéma et nous sommes alors passé à autre chose. Il nous faut des repères et une structure pour avancer et faire ce qui est le mieux pour le groupe et notre public.
Je trouve très intéressantes les vidéos que vous avez sorties pour promouvoir l'album, c'est assez paradoxal qu'elles soient si riches et bien produites alors que MTV vient de disparaître. C'est aux antipodes de beaucoup de choses bâclées avec l'IA que nous voyons en ce moment...
Darius : Oui, les vidéos ont été très importantes à une époque. Je me rappelle de Ray Cox ou de 120 Minutes que j'enregistrais tous les samedis soir avec tous les groupes alternatifs. Pollard : J'avais aussi des étagères pleines de VHS. Ma mère a fini par les donner, ça m'a choqué (rires). Mais tu sais, ces vidéos ont été faites avec l'IA. Darius : Oui, nous faisons de vrais courts-métrages. Maxim Kelly, qui a fait ces vidéos, comprend parfaitement notre vision. Il pourrait être dans le groupe. Il a utilisé l'IA comme un outil d'animation mais il nous a prévenus que ça pouvait créer la polémique. Pollard : Mais on lui a dit d'y aller. Darius : Et le résultat est incroyable, très émouvant. Les gens qui disent que l'IA ne peut pas créer d'émotions se trompent. C'est une question de contexte et de comment on utilise cet outil. Nous n'aurions jamais eu les moyens de faire de telles vidéos sans ça, d'embaucher des acteurs, les décors et tout ça. Il faut arrêter de voir tout en noir et blanc, tout n'est pas bon ou mauvais. Dans notre cas, c'est une belle façon d'offrir une expérience visuelle forte à nos fans sans nuire à personne. Pollard : On ne s'en sert pas pour faire de la musique, on ne triche pas, et on ne vole personne. C'est un complément à la musique. Ça fait partie de l'évolution, comme le streaming qui a fait fondre les deux tiers de nos royalties. Il n'y a aucun moyen d'empêcher cette évolution parce que nous sommes des êtres humains, nous ne pensons pas aux conséquences. Dave : Ma première réaction est de trouver ça presque malsain, pas assez humain. Mais j'ai très vite apprécié le contraste que cela créait avec notre musique qui justement est très incarnée, s'en est presque ironique et j'ai finalement trouvé ça génial et ça m'a fait changer d'avis. Pollard : Les vidéos sont comme des films d'avant-garde, très puissants, presque à la David Lynch ou John Carpenter. Nous n'avons eu aucune influence sur le scénario, c'est totalement venu du réalisateur après avoir écouté les morceaux. Nous avons juste fait quelques ajustements cosmétiques. Darius : C'est tellement plus intéressant que les lyrics videos.
Dans le communiqué de presse, l'album est décrit comme « uplifting » (ndlr : porteur d'espoir). Je le trouve tout de même très intense et sombre. Que voulez-vous dire par là ?
Darius : Oui, ce n'est pas une définition pop du terme. Glass Minds est assez froid, mais aussi ouvert. Il te prend, tu peux te laisser porter. Ce n'est pas une montée en puissance mais plutôt un voyage. Pollard : Oui il y a une forme d'énergie que nous transmettons. Darius : C'est dur à expliquer, nous n'y pensons pas trop. Après Call To Arms qui était presque un concept album sur ce qui se passait avec le COVID-19, nous voulions juste écrire des chansons, c'était très agréable. Lisa devenait plus intégrée au groupe, c'était une suite de surprises. Pollard traversait des moments difficiles qui ont influencé ses textes. Dave : L'album dégage cette sensation de vérité dure à entendre mais libératrice. Darius : C'est un album assez classique en termes de longueur et nombre de titres, mais super bien fait, avec des voix incroyables et un mix au top. C'est probablement notre meilleur album.