Chronique Album
Date de sortie : 29.08.2025
Label : AWAL Recordings
Rédigé par
Adonis Didier, le 29 août 2025
Dunboyne, Irlande, petite banlieue de huit mille habitants qui est à Dublin ce que Bondoufle est à la ville de Paris. Le genre de bled qui vous fait dire qu'à un moment vous avez pris la mauvaise sortie, puis tourné trois fois dans la mauvaise direction, que votre caisse est tombée en panne, que vous avez raté le bus, et que la voiture du gentil papy à l'étrange accent qui vous avait pris en stop s'est finalement arrêtée sans prévenir en plein milieu de Dunboyne, Irlande. Une ville citée dans très exactement zéro guides touristiques (sauf une fois parce qu'un stagiaire en Pologne avait vraiment très mal épelé Dublin), le genre de ville dont personne ne sait qu'elles existent sauf ceux qui par un étrange hasard du destin y ont un jour vécu ou simplement terminé, et comme toutes ces pauvres âmes qui se sont par une froide nuit d'été retrouvées à errer dans Dunboyne, Irlande, j'ai fini au pub. Une devanture pourrie, un linteau de bois vert défraîchi et strié récemment recouvert d'un nouveau nom, en lettres gaëliques majuscules remplies d'une peinture bleue Europe : le EURO-COUNTRY.
Un pub comme les autres. Un pub de banlieue avec ses joueurs, ses piliers de bar, ses types qui ont tout perdu pendant la crise et qui n'ont pas encore pendu leur ceinture au plafond, ses jeunes qui picolent alors qu'ils ont quinze ans parce que rien de mieux à foutre, ses mères de famille célibataires qui après avoir couché les gosses partent oublier qu'il n'y aura plus de rêve américain. Une part de la société dépassée et perdue, coincée dans la masse et oubliée dans le gaufrier entre deux tranches de mie, qui ne le savait pas encore mais dont la vie allait ce soir changer grâce à une paire de talons rouges sur des collants bleus. Glissant entre les tables comme sur une piste de danse, une capuche aux reflets d'écume, une masse de cheveux roux, un drakkar flamboyant sur l'eau. Plongeant sur scène comme un euro dans une fontaine, l'amour illégitime d'une sirène et d'un leprechaun, élevée à Dunboyne, Irlande comme si Dunboyne c'était Nashville et qu'elle, Ciara Mary-Alice Thompson, en était la Queen.
CMAT, le rayon de soleil d'un pays idéalisé dont le quotidien est aussi morose que partout ailleurs, la country girl de la banlieue qui remet du vert et du roux dans le drapeau national, la treizième étoile et tout le bleu d'un drapeau européen ballotté par la tempête, et un troisième album titré EURO-COUNTRY qui marque un tournant définitif dans la carrière de l'artiste. Exit l'Amérique, exit l'envie d'être une cowboy et les romances à dos de cheval, en 2025 CMAT sera engagée ou ne le sera pas, CMAT sera politique ou ne le sera pas. Quitte à se fermer les portes du pays de ses rêves, quitte à perdre des contrats publicaitaires, quitte à se faire traiter de grosse sur les réseaux, Ciara embrasse désormais dans tous les aspects de sa musique son rôle militant, étendard des femmes dans la country après Taylor Swift et Beyoncé, étendard de la communauté LGBTQIA+ dans un genre historiquement conservateur et macho, et plus simplement fervente défenseure de la paix et du droit universel de chacun à vivre sa vie comme il l'entend (sauf si vous êtes un gros con ou J.K. Rowling).
Une intro parlée en gaëlique irlandais nommée Billy Byrne From Ballybrack, The Leader Of The Pigeon Convoy qui rappelle la mémoire de William Byrne, l'une des premières figures de la révolution irlandaise contre l'occupant britannique, exécuté en 1798 sur les collines de Wicklow, directement suivie par EURO-COUNTRY, chanson-titre elle aussi introduite en gaëlique, évocation d'un pays en crise et incitation brûlante à protester et à s'unir contre tous les politiques qui profitent du système plutôt que de penser au bien-être de leurs citoyens. Un contexte posé en deux chansons qui réaffirme l'exception culturelle irlandaise tout en l'inscrivant dans un contexte d'entraide européenne, et puisqu'on est là pour parler politique mais aussi country-pop, voici déjà la meilleure chanson de l'album, When A Good Man Cries. Du violon, la voix exceptionnelle de Ciara, des larmes d'homme et un pont comme une tornade remontant par les berges de la Liffey jusqu'à une pinte de Guinness, tout y est, nous voici bien en Irlande, là où les gens portent des t-shirts Fontaines D.C. et disent Tree Six Foive pour parler du nombre de jours dans l'année.
Du CMAT dans le texte, Take A Sexy Picture Of Me continue d'aborder les sujets difficiles sur de magnifiques refrains de country-pop festive et colorée, ici les critiques sur sa corpulence et la pression des normes de beauté, là une Tesla dans un mur, et sur la même route deux balades escarpées difficulté trois au magnifique panorama final, Iceberg et Coronation St.. Tout ça pour dire qu'il y a absolument tout à garder de la constitution de cet EURO-COUNTRY, troisième album de Ciara Mary-Alice Thompson, la reine de la country-pop en Europe et une dame toujours plus grande à mesure qu'elle transforme ses convictions en déclarations et ses combats en hymnes. Onze hymnes, une intro et un cabaret country dans une galerie marchande, ce qu'il ne faut pas faire pour enfin mettre Dunboyne sur la carte, cette petite ville de banlieue irlandaise au sourire morose mais au poing désormais levé et recouvert de paillettes.
Un drapeau vert, blanc et orange dans une main, une couronne d'étoiles dans l'autre, et sur la place du village une petite enfant rousse devenue en quelques années l'une des musiciennes les plus talentueuses de ce nouvel eldorado du rock qu'est l'Irlande, ça s'écrit en quatre lettres et trois coups de santiags, et ça se prononce CMAT.