Fenian ou fénien : désigne généralement et depuis la fin du XIXème siècle un nationaliste irlandais choisissant la violence pour lutter contre la présence britannique. Ce terme fait également référence aux membres de l'Irish Republican Brotherhood (IRB). Le terme de fénien vient de l'irlandais Na Fianna ou Na Fianna Éireann qui, dans la mythologie celte, était un groupe de guerriers professionnels menés par Finn Mac Cumaill vers le IIIème siècle après Jésus Christ. L'appellation peut également être utilisée de manière péjorative par les unionistes d'Irlande du Nord pour désigner les républicains irlandais d'une manière générale. On l'entend également dans l'ouest de l'Ecosse en direction des catholiques d'origine irlandaise, notamment les supporters du Celtic Glasgow.
FENIAN donc, un terme qui peut tout vouloir dire, ambivalent, clivant, utilisé tantôt comme la réclamation d'un héritage guerrier tantôt comme une insulte. Rarement un terme aura autant collé à l'ADN et à l'actualité d'un groupe, et ce groupe, vous le connaissez, c'est KNEECAP. Mo Chara, Móglaí Bap et DJ Próvaí, des noms encore très largement inconnus au moment de chroniquer leur premier album Fine Art, devenus en deux ans les emblèmes d'une lutte idéologique et d'un fossé qui ne cesse de se creuser d'année en année : les colonisés contre les colons, le peuple contre les milliardaires, l'extrême-gauche contre l'extrême-droite et rien au milieu. Des guérilleros de la musique qui rappent en irlandais et ont embrassé les divisions mondiales pour se porter en étendard de la résistance. Et comme toujours dans ces cas-là, les avis divergent selon de quel côté de la kalash on se tient et selon qui tient la kalash.
Le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Alors quand l'ordre s'inverse, on crie au terrorisme, on cherche à faire annuler des concerts, des free parties, on veut bâillonner les fouteurs de merde, et de tout cela il en ressort un album cagoulé aux couleurs de l'Irlande, attaché à une chaise dans la tour de Londres, un masque sur les yeux, FENIAN écrit dessus. Un titre, une pochette, et une face A en réponse aux procès du gouvernement britannique, KNEECAP abandonnent le rap léger de la fête et des potes pour mener la lutte, soutenus qu'ils sont par un contingent toujours grandissant de personnes qui en ont marre. Marre de la guerre en Palestine, au Moyen-Orient, marre de la guerre en Ukraine, marre de la guerre en général, et marre du capitalisme et des luttes de pouvoir qui la génèrent.
L'album débute comme le précédent par une instrumentale et un chant éthéré signé Radie Peat (Lankum), Éire go Deo, l'Irlande pour toujours. S'en suit Smugglers & Scholars, la musique est sombre, électronique, l'ambiance pesante, menaçante, des lumières rouges éclairent à peine une cave dans laquelle des jeunes se font tabasser par la police. La patrie des contrebandiers et des érudits, Mo Chara et Móglaí Bap réclament l'histoire des résistants irlandais dans leur lutte contre le gouvernement britannique, et ça tombe bien on se revoit au tribunal. Carnival, inspirée du procès de Liam Óg Ó hAnnaidh, aka Mo Chara, introduite par monsieur le juge par-dessus une rythmique tribale et soutenue par une foule criant « Free Free Mo Chara » par les fenêtres.
Des samples récupérés par leur producteur Dan Carey au moment du procès, un procès classé sans suite qui débouche sur la pression électro-indus de Palestine, chanson glaçante partagée avec le rappeur palestinien Fawzi. La parole à ceux qu'on bâillonne plutôt qu'aux mensonges de Liars Tale, un déluge de violence électronique, fuck Keir Starmer par-là, Netanyahu's bitch par-ci, les FENIAN sont en colère contre le premier ministre, mais ça ne les empêche pas de faire la fête. FENIAN marque le retour d'un hip-hop électro dansant et fier de ses couleurs, Big Bad Mo renoue avec la folie et l'humour caractéristiques du groupe, quand Headcase ouvre la deuxième moitié du disque en wheeling sans les mains sur l'autoroute.
Une face B qui en a fini avec les réponses au gouvernement et qui lâche musicalement la bride à toutes les envies du trio et de tonton Danny. Cold At The Top glisse un refrain chanté sur ce qui pourrait arriver au groupe en prenant trop la grosse tête, Occupied 6 se vide la tête en rythme ralenti dans un hangar sous acid-indus, Gael Phonics ravive le souvenir de Better Way To Live par son instru funky hip-hop old school, et enfin Cocaine Hill vit un sale trip en temps déformé pendant que le réveil sonne, sonne, sonne. Un KNEECAP intime qui se découvre et laisse filtrer une vulnérabilité sincère, retenant les larmes jusqu'au départ, parce qu'il faut toujours dire au revoir un jour, à l'irlandaise. Irish Goodbye boucle la boucle par une lettre de Móglaí Bap à sa mère décédée, chantée entièrement par lui-même et par le dernier invité de ces quatorze titres : Kae Tempest.
La preuve ultime du talent rare d'un groupe qui divise par essence, mais qui n'en reste pas moins l'une des voire la locomotive principale du rap et de l'électro outre-Manche. Deux albums, deux directions, deux masterclass, des petits cons qui même en grandissant resteront des petits cons, qui agissent la plupart du temps sans réfléchir, mais qui, soutenus par Dan Carey, nous ont encore une fois pondus un classique instantané. KNEECAP courent plus vite que les balles, le ministère est amer, et toi tu creuses.