Comme des potes de lycée que l'on recroise régulièrement pour se remémorer les bons souvenirs, Sound Of Violence retrouve de nouveau Yard Act, un groupe que nous aimons depuis leurs tous premiers pas sur une scène parisienne. La rencontre se fait en présence de James Smith, Jay Russell et Sam Shjipstone quelques heures avant leur concert à la Cigale suite à a sortie de leur troisième album, You're Gonna Need A Little Music. Il y sera question de leur relation avec les fans, d'utopie socialiste, de censure en Chine et de possibles reconversions professionnelles qu'on ne leur souhaite évidemment pas dans l'immédiat.
Vous revenez des États-Unis il y a seulement quelques jours. Vous y tournez à chaque album. Comment était-ce cette fois-ci ? Le public américain adhère facilement à votre style très « britannique » ?
James : Tu sais, la musique ne doit surtout pas s'adresser à une seule communauté, ça doit même être l'inverse ! Certaines expressions peuvent plus parler à la communauté dont tu viens, c'est certain, mais je ne crois pas faire de la musique en ce sens. Les plus anglophiles sont très à cheval sur certains mots, mais nos fans sont juste des fans de rock alternatif, de post punk et ils se lient à nous facilement. Après trois albums, je suis certain qu'on nous aime pour ce qu'on fait et non pas parce qu'on vient de tel pays ou telle région.
Les radios américaines jouent-elles vos chansons ? Où peut-on vous entendre là-bas ?
Sam : Sur les radios universitaires, comme KEXP par exemple.
Pas les radios grand public ?
James : Je ne crois pas qu'on sera un jour diffusés sur les radios grand public, ça n'est pas notre ambition. Même si tu tournes là-bas une fois tous les deux ans, ça ne suffit pas, il faut plutôt connaitre les bonnes personnes et tout faire pour rester dans leurs petits papiers... Ce serait lucratif mais est-ce que ça en vaudrait la peine ?
Après de nombreuses tournées, vous produisez-vous dans des salles plus grandes en dehors de vos frontières ?
James : Non c'est à peu près pareil que lors de la tournée du second album, on est à l'aise dans ces salles et on ne perd pas d'argent ! Vu l'importance de la scène alternative, jouer régulièrement permet de gagner plus ou moins en spectateurs et c'est gratifiant mais ça n'est pas notre but, on ne veut pas finir dans des stades. Une fois atteint les 200 billets vendus, tu passes à une salle de 400, puis jusqu'à 1000 peut être. Au-delà de 2000, je trouve que tu commences à perdre le lien avec le public.
Quelle est la plus grande salle dans laquelle vous avez joué au Royaume-Uni ? Est-ce chez vous, à Leeds ?
James : On a joué au Millenium Square à Leeds (ndlr : 5 900 places debout) et à l'Hammersmith Apollo à Londres qui fait 6 000 personnes. Sam : On a aussi fait les premières parties de The Hives, on a donc joué dans des plus grandes salles.
Lors de cette tournée à Paris, vous avez joué dans un Zénith sold-out ! L'ambiance était géniale et, surtout, il y avait beaucoup de fans de Yard Act dans la fosse qui dansaient et chantaient avec vous !
James : Oui, j'ai adoré le Zénith, c'est selon moi la taille parfaite pour rester connecté avec le public un maximum. Sur cette tournée, on s'est retrouvés dans des salles avec une capacité de 10 000 personnes, je ne le sentais pas vraiment. J'imagine que lorsque tu réussis à remplir ce genre de salles, tu dois repenser la façon dont tu vas jouer sur scène.
C'est un véritable débat qu'on tient à Sound Of Violence : on a eu la chance d'être les témoins des débuts de nombreux groupes qui jouent aujourd'hui dans de grandes arénas, et on ne peut s'empêcher de ressentir cette perte de lien entre les artistes et le public et pourtant, c'est l'objectif pour des musiciens d'assoir leur popularité et de gagner en nombre de fans, non ?
James : Jouer dans des petites salles donne de superbes sensations mais, il faut reconnaitre que lorsque l'on est cinq sur scène, c'est logistiquement compliqué et ça rend les conditions peu confortables. Surtout dans les loges, ça peut vite devenir un enfer d'être tous les uns sur les autres ! De plus, tu ne peux pas vivre de ta musique si tu restes face à des publics de 200 personnes, l'idéal pour moi est la barre des 1 000. Sam : Je ne serais pas contre refaire le Zénith en tête d'affiche ! La prochaine fois peut-être.
En parlant de concerts, lors de ma dernière rencontre avec Sam (ndlr : interview quelques heures avant le concert de Yard Act au Cabaret Sauvage en avril 2024), j'abordais le nombre de vos concerts recensés sur internet. A ce moment précis, nous approchions les 200. A ce jour, sur le site collaboratif Setlist.fm, nous avons pas moins de trente-huit pages qui vous sont dédiées !
James : Ça a doublé alors ! Cela fait 400 concerts de Yard Act...
Vous m'aviez indiqué lors de vos premiers concerts que votre volonté était d'aller chercher votre public partout où il se trouvait, que comme vous n'étiez jamais certains que ça dure, il fallait répondre à la demande, et surtout Sam, tu me précisais que Yard Act était en premier lieux un groupe de « live ». Est-ce qu'après trois albums, l'effort est toujours aussi conséquent et nécessaire pour garder votre public ?
Sam : J'ai dit ça ? Alors je ne serais pas aussi catégorique à ce sujet maintenant ! C'est drôle car le nouvel album (ndlr : You're Gonna Need A Little Music, paru en juillet dernier) a justement été enregistré dans un style plus proche du live que les autres. James : Je pense que l'on a trouvé un bon équilibre, qu'on n'a plus besoin de fournir autant d'efforts du point de vue des tournées. Auparavant, les dates s'enchaînaient, on pouvait passer de Birmingham un jour à la Norvège le lendemain, on disait oui à tout. On est toujours aussi impliqués dans le live mais on gère mieux. Au début c'est normal de vouloir en faire un maximum mais maintenant, avec trois disques, on trouve notre équilibre entre concerts et vie privée. Je suis bien plus heureux maintenant en tournée parce que je ne suis plus complètement cramé (rires) !
Et pour Jay et Sam ?
Jay : Oui, c'est tout à fait vrai, je me souviens de tournées où on était complètement épuisés. On ne ressent plus ça depuis deux ans maintenant. Sam : Par exemple on vient de jouer deux semaines aux États-Unis mais on n'a pas enchaîné directement avec l'Europe. Je suis content d'avoir fourni ces efforts au début, ça nous a assuré une fan base solide et ça a lancé notre carrière mais garder ce rythme est impossible. Cela nous laisse aussi plus de temps pour enregistrer des disques. James : Ça et aussi le fait qu'on a plus de temps pour absorber et digérer tout ce qui se passe autour de nous, pour nous permettre de réfléchir à comment l'intégrer dans notre musique. Le second disque a souffert de ce manque de temps, il reflète une certaine précipitation dans nos vies. Le nouvel album est plus carré parce qu'on a pris plus de temps pour le travailler.
Une qualité que j'admire chez vous est ce refus de faire deux fois la même chose. Aucun de vos trois albums n'est le parfait reflet ou la parfaite continuité du précédent, est-ce voulu de ne pas répondre mécaniquement à ce qu‘attendent de vous les fans ?
James : Je vais probablement sonner comme un cliché mais je pense qu'à la seconde où tu commences à faire quelque chose juste pour quelqu'un d'autre, tu vends un truc qui n'est plus toi, de plus ça me rendrait malhonnête et ça m'ennuierait profondément. Si tu es plus intéressé par ton image extérieure, tu ne fais que répondre aux injonctions capitalistes, tu deviens une marque. Ce qui est le plus important c'est de transposer ce que tu ressens au moment où tu créer, puis de passer à autre chose.
Ce troisième album sonne à mes oreilles comme plus assuré. Vos textes ont toujours été porteurs de messages forts, mais au début ils étaient plus souvent enrobés dans le sarcasme et l'humour noir...
James : Oui, tout à fait, les sentiments de dépréciation et d'insécurité ont toujours été présents dans nos textes. Je pense qu'il ne faut pas que ton public se lie à toi juste pour ton style ou comment tu sonnes, mais bien pour ce que tu es, ta personnalité, et donc il faut la retranscrire de la façon la plus honnête possible. Tu n'es pas là pour adoucir les choses ou faire le lèche-bottes, sinon tu perdras toute crédibilité. Tu changes, les fans doivent l'accepter.
En parlant de changement, votre pays en a connu de nombreux du point de vue de la politique. J'ai lu quelques interviews de James à ce sujet, notamment ses opinions sur votre nouveau premier ministre Andy Burhnam. Vous êtes donc tous optimistes face à ce changement ?
James : je crois que j'en ai trop parlé, je vais laisser Ship répondre ! [rires] Sam : Quand j'étais plus jeune, il y avait une espèce de consensus néo-libéral en Angleterre, la politique était incroyablement ennuyeuse alors qu'on souhaitait tous un réel bouleversement, mais ça ne venait de nulle part. Et aujourd'hui, on vit dans une atmosphère extrêmement instable et tourmentée. Les gens souhaitent la paix et la stabilité, et le nouveau premier ministre semble proposer cette paix et cette stabilité. De même, on est de plus en plus inquiets pour le futur, quand j'étais jeune on avait moins de craintes quant à la situation économique ou la science, et maintenant tout devient une menace. On vit à l'ère de l'angoisse et il n'y a aucun parti politique qui semble proposer des changements profonds.
Avez-vous déjà rencontré dans votre carrière de la censure ou des menaces par rapport à vos textes, vos positions politiques ?
James : Non, on n'a jamais subi de censure, nos labels nous ont toujours encouragés dans ce que l'on entreprenait. Sauf peut-être une fois en Chine... A Beijing, nous devions leur transmettre les paroles des chansons que l'on voulait jouer et Dead Horse a été censurée, ils la considéraient comme un appel à se révolter contre les gouvernements mais c'est surtout le mot « cunt » qui gênait ! On l'a donc ôtée de la setlist. On est un peu censurés par la BBC aussi, c'est simplement parce qu'on utilise des gros mots (rires) !
Pas de drame à la Ed Sheeran alors ?
James : En fait on vit à une époque où on risque plus de se faire censurer ou boycotter par une « communauté » plutôt que par une maison de disques. La pression que peuvent rencontrer les énormes stars comme Ed Sheeran leur est plus imposée par l'opinion publique que par les labels. Certains voient cela comme positif pour leur carrière, tout le buzz autour des polémiques. Ça me fait penser à un nouveau groupe dont je ne citerai pas le nom mais qui s'est créé lui-même une polémique sur internet car la mauvaise presse lui rapporte plus de popularité sur les réseaux sociaux. Ed Sheeran a fait le mauvais choix, on n'attendait pas de lui qu'il soit politisé mais plutôt qu'il en profite pour défendre la liberté d'expression. Et attaquer Ed Sheeran là-dessus n'améliorera en rien la situation des Palestiniens. Mais encore une fois, les voix sur internet semblent résonner plus fort que dans la vraie vie.
Je vais changer de sujet en abordant les peintures que James nous partage depuis peu sur internet. Tu nous as fait découvrir tes œuvres et tu as même été exposé au public dans une galerie …
James : Oui, on a exposé certaines de mes peintures à la Royal Academy Summer Exhibition cet été à Londres.
Est-ce que les autres pratiquent également un autre art à côté de la musique ?
Jay : Non, je fais de la musique tant pour le groupe qu'en privé. Sam : Moi aussi, j'aime beaucoup d'autres choses dans ma vie mais je n'ai pas d'autres hobbies d'un point de vue artistique. James est le seul à voir franchi le cap ! James : Ce que je ne voulais pas faire au départ. Ce sont des amis qui m'ont convaincu, j'étais très nerveux à cette idée mais aujourd'hui je ne regrette pas de l'avoir fait. Ça reste une passion, ça n'est pas mon métier. Je donne tout ce que j'ai mais sans pressions, je vend ou pas, peu importe …
Tu craignais peut-être que les gens s'intéressent à ton art simplement parce que se sont tes fans et qu'ils aiment ta musique avant tout ?
James : Oui, j'y ai sérieusement pensé, mais c'est bien mon statut de musicien qui m'a permis d'avoir un réseau et d'en profiter immédiatement pour communiquer, mais tout ça s'est évidemment dû au fonctionnement de notre société capitaliste. Sam : Oui, on devrait te taxer sur tes œuvres ! [rires] James : Il y a tant d'artistes qui n'arrivent pas à se faire connaitre malgré leur talent et moi j'arrive à vendre parce que des gens aiment ma musique et veulent m'exposer sur leurs murs. C'est quelque chose qui me tient vraiment à cœur et que je souhaite garder pour moi, même si je me suis ouvert au monde.
Tu vas vendre certaines de tes cartes postales ce soir ?
James : Oui, elles seront au stand de merchandising.
C'est donc bien un monde capitaliste !
James : [rires] J'ai même dû emporter avec moi dans le tour bus une de mes peintures pour la remettre en main propre à un Français qui me l'a achetée, car à cause des taxes aux frontières je ne pouvais pas lui expédier. Blague à part, je suis pleinement anti-capitaliste et je crois fermement au revenu universel, je n'ai aucune envie de voyager dans le monde entier pour me faire de l'argent, mais on a tous un loyer et des factures à payer. Si je le pouvais, je resterais à la maison à faire de la musique et à peindre sans aucune intention pécuniaire.
Cela me fait penser à une question que je voulais vous poser la toute première fois que nous nous sommes rencontrés, si vous n'aviez pas été musiciens, quelle aurait été votre profession ?
James : Je bossais avant en tant que travailleur social, j'ai aussi été quelques temps dans l'enseignement. Je pense que je resterais dans cette voix. Ryan était graphiste, il crée beaucoup de nos logos, il devrait en faire plus. Jay : Personnellement j'aurais aimé faire quelque chose avec les chiens. J'adore cet animal. Ma sœur travaille avec des chiens, et je suis toujours très jaloux d'elle quand elle m'envoie des photos et des vidéos. Je crois que si je n'avais pas le groupe, je la rejoindrais. James : Sam devrait être pompier, il a déjà le look... Sam : Tu sais, en Angleterre, nous avons le leader du premier syndicat des pompiers qui est un homme étrange, il est économiquement très à gauche, mais culturellement très à droite. C'est un concept qu'on appelle en Angleterre le « Blue Labour », parce que la couleur bleue est celle du parti conservateur alors que c'est le rouge qui est la couleur du parti travailliste. Je trouve qu'il a beaucoup de charisme bien que ne je n'adhère pas à tous ses propos. James : Tu serais un excellent porte-parole du syndicat des pompiers. Sam : Non j'ai déjà trop de mal à me représenter moi-même...