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My Bloody Valentine

Londres, OVO Arena Wembley - 25 novembre 2025

Live-report par Jean-Christophe Gé

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Je vais enfin voir My Bloody Valentine sur scène ! J'ai appris leur existence le lendemain de leur passage à l'Olympia à Paris en 1992, après qu'un ami ait été se faire défoncer les oreilles et m'ait raconté dans les détails ce qui semblait avoir été un concert extraordinaire. Je nous revois, plantés devant la porte de l'amphithéâtre, à écouter son récit ébahis. Lors de leur passage en 2008, j'étais en vacances, j'ai dû me contenter du compte-rendu de Sound Of Violence, et pour ma troisième chance en 2013, j'avais cette fois-ci fait le choix d'aller voir un autre concert.

Quand les icônes du shoegaze ont annoncé une reformation et une poignée de dates outre-Manche, je me devais d'être présent à cet événement. C'est avec une certaine excitation que je pénètre dans l'OVO Arena Wembley, une salle de 12 000 places, située aux pieds du stade. Je n'ai jamais vu une scène avec autant d'ampli de guitares, on se croirait dans une boutique de Denmark Street. Trois sont empilés sur le devant de la scène, laissant présager que J Mascis a beau jouer en solo, le leader de Dinosaur Jr est décidé à faire du bruit. À droite, c'est une quinzaine d'amplis qui attendent sagement Kevin Shields. La batterie, quant à elle, est entourée de deux parois en Plexiglass : My Bloody Valentine veulent gérer leur bruit.

A l'extinction des lumières, J Mascis arrive à la cool avec un morceau de carton comme s'il allait faire la manche. Il branche sa guitare, s'accorde et commence son set par une chanson de Dinosaur Jr. Il a la voix un peu écorchée et pas tout à fait juste, le jeu de guitare sûr. Il ressemble à un chanteur de country dans un rade du Midwest qui aurait opté pour un son grunge pour accompagner l'énumération de ses malheurs. Little Fury Things est accueilli avec enthousiasme par le public. J Mascis a monté un mur de distorsion à mi-chemin entre un problème technique et un marteau piqueur amplifié. Peu familier de son répertoire, le set m'emporte vraiment avec Out There. Même à la guitare acoustique, le chanteur-guitariste nous gratifie de soli héroïques alors que tous les effets sont de sortie : delay, reverb, looper, et bien sûr distorsion. Le son est assez étonnant, entre Neil Young, Durutti Column et un truc lo-fi complètement cabossé. Je pense à Ed Sheeran qui a donné des concerts dans le stade voisin, seul avec sa guitare mais dans un style... différent.
Après un morceau aussi puissant, il change de guitare mais reste en acoustique pour Drifter, un extrait de son répertoire solo qui sonne plus country. Même seul, le chanteur a un sacré charisme et un répertoire riche. Il s'étonne presque de l'accueil du public. Il enchaîne avec Heal The Star un autre de ses morceaux écrit en solo, le reste du set étant consacré aux chansons de Dinosaur Jr. Il termine sur Alone, à la fois très douce sur la voix et très forte sur la guitare, avec la lead sur le looper, et un solo hyper inspiré joué par-dessus.

Pendant l'intermède, des fans, de toutes les générations, dévalisent les stands de merchandising avant de revenir bien sagement attendre le début du concert. Les techniciens qui se relaient sur scène nous donnent un aperçu de la puissance du son, notamment de la basse qui fait un raffut d'enfer rien que pendant l'accordage.

Le moment tant attendu arrive, les lumières s'éteignent et les Irlandais de My Bloody Valentine arrivent sur scène. Kevin et sa pyramide d'amplis sont sur la droite, le batteur Colm Ó Cíosóig au milieu, et juste à sa droite, quasiment collée à la paroi de Plexiglass, la bassiste Debbie Googe. Bilinda Butcher est à gauche de la scène, la guitariste assure également la moitié du chant. Voici le noyau du groupe tel qu'il tourne et enregistre de rares albums depuis près de trente ans, dont la moitié en diverses pauses et hiatus. En retrait derrière Bilinda, Jen Macro les rejoint sur scène depuis 2013 pour jouer du synthé et de la guitare.

Silence. Il n'y en aura plus beaucoup, la lumière est blanche, le groupe se regarde. Colm, seul rescapé des toutes premières années chaotiques du groupe avec Kevin, sera le véritable chef d'orchestre du concert, décidant quand les morceaux commencent, ou pas, et bien sûr donnant le tempo. Les musiciens sont tournés vers lui et attendent qu'il lance le concert de quelques coups de baguettes. C'est parti ! Le public se prend un mur du son en pleine figure, auquel répond un mur d'images projetées sur l'ensemble du fond de la scène. Des nuées d'oiseaux volent au milieu de de pixels oranges et roses sur le riff lancinant de I Only Said qui est comme une bouée dans un océan de bruit.

Suit un autre morceau de leur mythique Loveless : When You Sleep. La version est un peu accélérée mais les voix sont toujours aussi rêveuses jusqu'au riff qui rugit entre les couplets. Pour New You, Kevin échange sa Fender Jazzmaster rouge pour une bleue. Elle ne semble pas bien fonctionner, ils recommencent le morceau et, alors qu'il se bat contre sa guitare, il chante imperturbablement. Rechangement de guitare, toujours une Fender Jazzmaster, mais grise cette fois pour You Never Should, comme si la couleur de sa guitare s'accordait avec celle de la pochette des albums.
La distorsion et les couleurs sont deux des éléments distinctifs de leur musique. Les projections d'images brouillées dans les teintes rouges, oranges, roses, violettes, complètent les vagues de distorsions. Les faisceaux lumineux des projecteurs vidéos placés au fond de la salle et des spots sur scène créent une voûte lumineuse qui traverse l'aréna de part en part.

My Bloody Valentine ont enregistré un album qui devait sortir il y a quelques années, et peut-être un autre depuis, mais le groupe ne jouera pas de nouveaux morceaux ce soir. En revanche, il va chercher dans les tréfonds de son back catalogue jouant plusieurs morceaux de leurs EPs compilés en 2012, et qui avaient à l'occasion refaits leur apparition dans les setlists. Honey Power est l'un d'entre eux. Plus « puissance » que « miel », les riffs de guitare (verte pour Kevin) sont à vous déchausser les dents.
La tension, mais pas l'ambiance, retombe un peu avec Cigarette In Your Bed. La guitare acoustique offre un repos salutaire, avec la voix très légère, c'est presque une ballade... pendant les couplets ! Le reste du temps la basse prend le dessus avec un son saturé, Debbie joue le mange dressé à la verticale comme un étendard rageur. Cette version est fantastique.

Only Tomorrow a du mal a démarrer, déjà deux faux départs : Colm n'est pas satisfait du son et fait mine à son technicien de couper quelque chose. C'est le troisième concert du groupe après sept ans de hiatus et les pains sont fréquents. Rien à voir avec le show millimétré de Radiohead auquel j'ai assisté la veille. Kevin fait une blague sur le vieillissement alors que le public dévot attend sagement, prêt à tout accepter. L'attente est récompensée par un sublime morceau avec un très beau jeu de progression entre les voix et les instruments. Only Shallow est également absolument parfaite avec ses montées et ses vagues de son.

Suivent deux morceaux extraits des EPs, aux ambiances radicalement différentes. Off Your Face est calme avec une guitare acoustique, renforçant le contraste avec Thorn qui, dès le riff d'intro, plante une sacré épine dans les tympans du public. On y retrouve la même ferveur juvénile que sur la version d'origine, mais avec beaucoup plus d'épaisseur et de maturité sur le son, le mix idéal. Nothing Much To Lose est le tube pop shoegaze parfait, quand on desserre les dents après l'agression sonore. Au sens figuratif bien sûr, avec de bons bouchons, l'expérience est géniale. A ce stade du set tout paraît normal et les morceaux sont trop courts tellement il est agréable de se faire porter par ce maelström sonore.
Dès le premier riff, Soon est accueilli avec enthousiasme par le public qui place clairement Loveless comme l'album majeur de My Bloody Valentine. Ils enchaînent avec Wonder 2, le dernier morceau du « dernier » album, tous les musiciens changent d'instrument y compris le batteur qui prend une guitare, laissant une boîte à rythmes donner le tempo. Alors qu'un vortex infini est projeté sur le fond de scène, le public est absorbé par un joyeux bordel sonore.

Jen quitte la scène et d'énormes feuilles de papier ont été placées aux pieds de Kevin, un prompteur improvisé pour Feed Me With Your Kiss ? En revanche, pas besoin de support pour You Made Me Realise, leur classique pour conclure un concert. À deux minutes et vingt secondes, le morceau se transforme en un tunnel de bruit pour ce qui aurait pu être une virgule de deux accords. Ceux qui n'ont pas de boules Quies se rappellent qu'ils ont des doigts et tentent de les enfoncer dans leurs oreilles. C'est comme une fusée qui n'en finit pas de décoller pendant cinq minutes avant de rejoindre l'orbite avant de finir le morceau comme il avait commencé. En huit minutes et cinquante-deux secondes, le groupe a offert un condensé de son concert et de sa carrière, les lumières peuvent se rallumer.

Le public, sonné, retourne dévaliser les stands de merchandising et va pouvoir écouter avec une nouvelle perspective les grincements du métro londonien sur ses rails.
setlist
    I Only Said
    When You Sleep
    New You
    You Never Should
    Honey Power
    Cigarette In Your Bed
    Only Tomorrow
    Come In Alone
    Only Shallow
    Off Your Face
    Thorn
    Nothing Much To Lose
    Who Sees You
    To Here Knows When
    Slow
    Soon
    Wonder 2
    Feed Me With Your Kiss
    You Made Me Realise
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