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Opus Kink
Honeyglaze
Chappaqua Wrestling
Gen & The Degenerates

Paris, Supersonic - 8 septembre 2022

Live-report par Franck Narquin

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Dans le film de 1988 de Penny Marshall, un enfant désirait de tout son cœur devenir « Big » et se réveillait par miracle le lendemain matin dans un corps d'adulte sous les traits de Tom Hanks. On ne sait pas si l'on doit souhaiter un tel sort aux quatre jeunes pousses britanniques du jour, c'est en tout cas le pari fait par l'équipe du Supersonic qui organise sa cinquième soirée They're Gonna Be Big visant à faire découvrir au public parisien les pépites de demain de l'indie rock anglo-saxon.

La petite salle de Bastille agit parfois en bonne fée, comme ce weekend de novembre dernier au cours duquel, armés d'une poignée de singles, Wet Leg et Yard Act y jouaient leur tout premier concert en France avant de s'imposer quelques mois plus tard comme de véritables poids lourds de la scène britannique en signant deux des meilleurs premiers albums de l'année. Ne mettons tout de même pas la barre trop haute, tout le monde n'ayant pas une Chaise Longue en stock ou un The Overload caché sous l'imperméable.


Après une mise en bouche au Supersonic Records, le magasin de disque jouxtant la salle de concert, au son de l'art-punk foutraque des californiens de Media Jeweler, les festivités débutent enfin sur la « grande » scène du Supersonic avec Gen And The Degenerates. Bien que leurs premiers morceaux, un brin bourrins, ne nous aient pas totalement emballés, une petite voix nous susurrait que les liverpuldiens, avec leurs sacrées trognes de dégénérés, risquaient fort d'envoyer du pâté-croute XXL sur scène. Eh bien tintin, on avait visé dans le mille, confirmant l'adage de Pascal Sevran : « il faut toujours laisser sa chance aux chansons en live ».
Gen, chanteuse généreuse, boule à zéro, tout juste vêtue d'une petite nuisette que seules les anglaises osent porter, et ses musiciens aux crinières à faire pâlir de jalousie tous les métalleux 80's ne sont pas venus pour parler littérature. Ça balance du bon gros blues-rock qui tâche avec une énergie et un enthousiasme contagieux. Ça braille, ça alpague, ça headbang sévère. En un mot comme en cent, ça mitraille sec ! On n'est pas sûr d'avoir envie d'écouter ça à la maison, mais on est obligé d'admettre que leur set, aussi tonique que sonique et rutilant comme une Cadillac est sacrément bien bidoché. Verdict : Gen And The Degenerates, un groupe à consommer sur place plutôt qu'à emporter.


Comme aux meilleures heures du Pacha Club de Louveciennes, la soirée nous promet deux salles, deux ambiances. Profitant d'un salvateur laps de dix minutes entre chaque concert, permettant de commander une bière, fumer une cigarette ou prendre l'Insta des filles de la concurrence, nous retournons tranquillement au Supersonic Records pour assister à la prestation attendue de Honeyglaze, derniers petits protégés de l'incontournable Dan Carey, homme derrière Wet Leg, Squid, Black Midi et Fontaines D.C. et patron du label Speedy Wunderground sur lequel le groupe a récemment sorti son premier album.
Le changement de registre s'avère assez radical. Anouska Sokolow, chanteuse aussi réservée qu'envoûtante, Yuri Shibuichi, batteur aussi cool que mécontent du réglage de sa caisse claire et Tim Curtis, bassiste s'essayant à un sketch sur la reine aussi à-propos que gênant, ont fait naître une petite hype autour de leur nom avec leur pop racée et élégante. Pour le coup, on est à peu près sûr d'avoir envie d'écouter ça à la maison, mais leur prestation lasse vite, manquant encore franchement d'incarnation et d'intensité. Si leurs compositions sont souvent subtiles et inspirées comme avec Shadows ou Burglar, leur transposition sur scène manque encore nettement de panache. Verdict : Honeyglaze, jeunes gens talentueux et prometteurs mais qui doivent encore muscler leur jeu.


En cette douce soirée de septembre, diffusant encore un léger parfum de vacances et rythmée par les va-et-vient entre les deux salles sous le regard bienveillant du Génie de la Liberté de la place de la Bastille, on traine un peu sur le pavé de la rue Biscornet. Le concert surprise de Beck à la Maroquinerie, le troisième album studio de The Smiths, la nouvelle défaite de Manchester United... l'actualité du jour est riche mais notre montre affiche déjà vingt-deux heures. Pas le temps de niaiser, il faut de toute urgence foncer vers la salle principale et un peu jouer des coudes pour se faufiler parmi les premiers rangs afin d'assister au set d'Opus Kink, prestation la plus attendue du soir pour ceux qui ont eu la bonne idée d'écouter leur excellent premier EP sorti en juin, 'Til The Stream Runs Dry. Leur musique a tour à tour été décrite comme un croisement entre « Madness et The Fall » , « IDLES jouant du ska à la Specials, du folklore à la Pogues, et du swing à la Squirrel Nut Zippers » ou encore « black midi biberonnés aux brass bands et à Nick Cave plutôt qu'au math-rock et à John Zorn ». On laissera chacun compléter cette liste à sa guise, tant le sextet de Brighton mêle avec brio un nombre incalculables d'influences.
Les six gaillards aux looks improbables mais au charisme certain débarquent hilares et viennent s'installer côte à côte sur le devant de la scène, laissant uniquement leur batteur aux arrières gardes pour former un mur compact face au public. Le message est clair : Vous êtes venus pour la bagarre ? Alors tenez-vous prêts, nous sommes Opus « Fuckin' » Kink et ça va bastonner ! I Love You, Baby, single au titre trompeur, lance les hostilités. Guitares stridentes, envolées de cuivres, paroles scandées et section rythmique ultra-groovy, la formule Opus Kink est imparable. Il ne faudra que quelques accords pour voir le public réagir et lancer de premiers pogos dont l'intensité ne cessera de croître tout au long du set. Les titres s'enchaînent à toute berzingue, aussi bons les uns que les autres, de St. Paul Of The Tarantulas à Mosquito, avant un final tellurique sur This Train, véritable petite bombe qui fera définitivement dérailler le public. Verdict : Opus Kink, grand vainqueur de la soirée par KO au troisième round.


Après la prestation à couper le souffle d'Opus Kink, on plaint Chappaqua Wrestling chargés de clôturer le bal et on se demande déjà si une inversion de l'ordre de passage des groupes n'aurait pas été opportune et salvatrice pour les mancuniens. Formés depuis 2017 mais à la production très rare, les anglais ne sont pas des perdreaux de l'année et leur très bon single de 2020, The Rift, avait attiré l'attention de la presse spécialisée anglaise, en permanente recherche de la « next big thing » et qui dégaine parfois un peu vite les superlatifs pour des groupes encore trop verts et tout particulièrement quand ceux-ci proviennent de la cité royale de Sir Alex Fergusson et Morrissey. On demandait donc à juger sur pièce pour voir ce que valait vraiment ce jeune combo, dont les quelques titres entendus semblent revisiter avec plus ou moins de réussite les œuvres de prestigieux groupes locaux des années quatre-vingt-dix, héros de Madchester et de la Britpop, The Stone Roses et Oasis en tête. S'inspirer des glorieux ainés du nord de l'Angleterre pour en tirer la substantifique moelle n'est pas nécessairement une mauvaise idée, celle-ci ayant notamment permis à deux frères ennemis de s'assoir un temps sur le toit de monde et même de sortir une poignée de bons albums.
Avec une arrivée sur scène timide et un premier morceau un peu balourd, la prestation de Chappaqua Wrestling ne s'annonce pas sous les meilleurs auspices. Le public, pourtant chauffé à blanc, semble alors subitement se refroidir mais après cette prise de repère hésitante, le quintet se détend, trouve son rythme et la mayonnaise se met à prendre. Sans briller par une folle originalité, leurs chansons plutôt bien troussées éveillent en nous quelques doux souvenirs de cet âge d'or de la pop anglaise et parviennent finalement à embarquer la foule avec leur petit tube The Rift. A chaud, on aurait tendance à classer Chappaqua Wrestling parmi le tout-venant Britpop, mais le groupe qui vient de signer chez EMI et qui devrait donc pouvoir produire son premier album dans des conditions confortables, pourrait bientôt revenir avec de toutes autres ambitions et une toute autre envergure. Verdict : Chappaqua Wrestling, victime collatérale du passage de l'ouragan Opus Kink.

On salue une nouvelle fois le beau travail du Supersonic avec sa programmation aussi éclectique que qualitative et ses concerts toujours gratuits. Les soirées They're Gonna Be Big s'imposent à chaque fois plus comme LE rendez-vous des diggers de la scène indie et on trépigne déjà d'impatience à la simple lecture des groupes annoncés pour les sixième et septième éditions prévues le 20 septembre et 19 octobre. Succomberez-vous au shoegaze bien brumeux d'Avalyn, au post-punk tendu de Deadletter ou aux guitares braillardes et jubilatoires des sales gosses d'Eades ? En tout cas, maintenant, vous savez ou ça se passe !
setlist
    GEN AND THE DEGENERATES
    Non disponible

    HONEYGLAZE
    Creative Jealousy
    Female Lead
    I Am Not Your Cushion
    Burglar
    Hide
    Shadows
    Childish Things

    OPUS KINK
    I Love You, Baby
    Dog Stay Down
    Mosquito
    The Unrepentant Soldier
    St. Paul Of The Tarantulas
    1:18
    This Train

    Chappaqua Wrestling
    Way Finding
    Need You No More
    Full Bound Table
    Big Sun
    Plant Trees
    Wide Asleep
    The Rift
photos du concert
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