logo SOV

shame

Drunk Tank Pink

shame - Drunk Tank Pink
Chronique Album
Date de sortie : 15.01.2021
Label : Dead Oceans
4
Rédigé par Bertrand Corbaton, le 12 janvier 2021
Bookmark and Share
En partant du postulat, certes précaire et hasardeux, que le post-punk récent de Grande-Bretagne repose sur trois groupes majeurs, on peut considérer l'année dernière prolifique puisqu'elle nous a donné une suite aux aventures de deux de ces trois formations. Il semblait presque logique qu'après IDLES et Fontaines D.C., shame complètent le triumvirat dominant en sortant à son tour un nouvel album.

Voici donc le successeur du retentissant Songs Of Praise arriver tôt en ce début d'année 2021. L'attente était grande tant les cinq de Brixton ont marqué les esprits à leur début en 2018, entre ce premier album et des performances live encore dans les mémoires. À cette époque, on découvrait un groupe aussi enthousiasmant, moins rageur mais plus polyvalent que les grands frères IDLES.
Drunk Tank Pink démontre une volonté de varier les ambiances et les plaisirs. Cet album ne se compose pas d'une seule matière, d'une seule sève et il faudra plusieurs écoutes pour en extirper toutes les saveurs. Car certains morceaux se révèlent complexes et exigent une véritable attention.

Ainsi, Born In Lutton dévoile une structure des plus surprenantes. Partant d'un riff plutôt groovy, le morceau est cassé par son refrain beaucoup plus lent, et de prime abord hors sujet. Snow Day repose sur un modèle assez similaire. Le phrasé froid de Charlie Steen habille la mélodie qui cède sa place progressivement à un thème bien plus abrasif, comme pour sortir l'auditeur de son confort. À vrai dire on s'attendait pas à ça, mais c'est pourtant bien amené, dense, et ça fonctionne.
Sur Drunk Tank Pink encore plus que sur Songs Of Praise, l'influence de The Fall transpire par tous les pores. En soi, ce n'est pas vraiment un problème. Pour exemple, Water In The Well est un titre de qualité qui mérite qu'on s'y attarde. En revanche, sur Nigel Hitter, l'effort est vain. Le mimétisme avec la bande de Mark E. Smith est trop évident, et ce morceau malgré un caractère indéniable, donne un résultat faussement cool, qui tombe quelque peu à côté de son sujet tant les ficelles sont grosses. March Day ou Alphabet sont moins touchés par ce symptôme mais manquent malheureusement cruellement d'originalité.

Dommage, mais il ne faut pas s'arrêter à ces faux pas, car Drunk Tank Pink recèle de petits bijoux, comme Human, for A Minute. Ce morceau lent, dense, est porté par un chant lancinant et désabusé qui évoquera à certains le style de Paul Banks (Interpol). Il avait déjà été entendu sur scène dès 2018, et n'est donc pas récent. Mais son traitement studio prive l'ensemble de son énergie, substituée par une ambiance introspective du meilleur effet.
Entre des compositions à la structure surprenante, et d'autres en décalage total avec le style nerveux qu'ils pourraient nous imposer à l'infini, shame font preuve d'un talent plurivalent naturel, moins forcé que chez d'autres formations post-punk.
Pour autant, ils savent également revenir sur des terres beaucoup plus abruptes et des constructions très directes, plus conformes à l'essence punk. Il suffit d'écouter le triptyque Great Dog, 6/1 et Harsh Degrees pour s'en convaincre. Ces morceaux donnent à l'album son côté brut et immédiat, et évitent qu'il ne soit réduit à un simple champ expérimental. Baignés dans l'urgence Great Dog et Harsh Degrees sont de véritables gifles sonores, alors que 6/1 dévoile plus de finesse et de sensibilité dans son approche, et s'affirme comme un des moments marquants de l'album.

En guise de conclusion du LP, Station Wagon est une pièce étonnante, décalée, aux contours contemplatifs et mélancoliques. Elle se termine par une montée crescendo bruitiste derrière les notes de piano entêtantes. Ce morceau s'apparente à un nouveau contre-pied d'un groupe qui veut s'affranchir des limites que pourraient lui imposer le carcan de titres trop formatés et immédiats. Sur Drunk Tank Pink, shame s'embarquent sur des chemins parfois sinueux qui pourraient perdre l'auditeur rotor qui attend des hymnes accrocheurs. Il va pourtant falloir s'y faire, car les cinq Anglais ne semblent pas décidés à s'éterniser sur des voies trop faciles et il vous faudra du temps pour apprécier ce second essai à sa juste valeur.

Assurément, cet album ne provoquera pas l'onde de choc de Songs Of Praise. Moins évident, moins accrocheur, d'aucuns déploreront le manque d'accessibilité et le virage pris sur certains titres. Mais en vérité, l'essentiel n'est pas là, car en dépit de l'ombre encombrante des illustres The Fall qui plane inlassablement sur lui, et qui est assumé parfois à la limite du raisonnable, shame reste un groupe audacieux et ingénieux décidé de ne pas refaire deux fois le même album.
tracklisting
    01. ALPHABET
  • 02. NIGEL HITTER
  • 03. BORN IN LUTTON
  • 04. MARCH DAY
  • 05. WATER IN THE WELL
  • 06. SNOW DAY
  • 07. HUMAN, FOR A MINUTE
  • 08. GREAT DOG
  • 09. 6/1
  • 10. HARSH DEGREES
  • 11. STATION WAGON
titres conseillés
    6/1, HUMAN FOR A MINUTE, WATER IN THE WELL, SNOW DAY
notes des lecteurs
Du même artiste