On le sait, le fait divers et le sensationnalisme alimentent les lits de torrents médiatiques un peu desséchés et, accessoirement aident à vendre. Il a suffi de quelques coupures de courant et problèmes techniques pendant le concert de la veille pour que certains confrères se déchaînent contre la bande à Robert Del Naja et Grant Marshall dans des articles sans fond et parfois même, parsemés d'erreurs grossières. Bien sûr, il n'est jamais agréable de devoir affronter cinq minutes de blanc entre deux titres ou de voir Robert Del Naja s'énerver sur scène, mais tant qu'à dénoncer les manquements de Massive Attack dans un article de presse, autant ne pas reproduire les mêmes erreurs techniques...
Ne comptant que sur leurs propres ressources lumières et mur d'affichage, Massive Attack furent donc en proie à quelques difficultés pour leur premier concert au Zénith, le vendredi soir ; problèmes totalement résolus lors de la deuxième date proposée le samedi 27 février 2016.
Avec les ethno-punks de Young Fathers en ouverture et même en duo, le légendaire groupe de Bristol proposait une affiche des plus excitantes en ce très froid soir d'hiver porte de Pantin.
La première partie assurée par les talentueux
Young Fathers vient renchérir l'offre musicale de ces deux soirées de concerts données à guichets fermés.
« Nous sommes tous des migrants. Si vous ne le pensez pas, c'est une putain de honte ! ». Le ton de la soirée, d'une actualité brulante, est donné par le groupe multi ethnique issu du Nigéria, du Libéria et d'Ecosse : Young Fathers. Avec un dernier opus intitulé
White Men Are Black Men Too, Alloysious Massaquoi, Kayus Bankole et 'G' Hastings (accompagnés d'un batteur pour l'occasion) s'imposent comme les chantres d'une musique sans frontières où, pour une fois, c'est l'Afrique qui impose sa gamme et ses rythmes aux tonalités européennes. A l'aide de ce hip-hop alternatif – il fallait bien leur trouver une petite boîte – agrémenté de lourdes percussions africaines et de cris qui ne le sont pas moins, les Young Fathers prennent intensément aux tripes à défaut de bercer les âmes. Anti mélodiques par excellence (excepté, peut-être
Rain Or Shine), les titres tels que
No Way ou
Shame s'imposent comme des rituels tribaux, des litanies instrumentales, strict reflets de discours sociaux politiques dont les messages ne peuvent laisser indifférents celles et ceux qui ont décidé le vivre ensemble pour ne pas dériver vers la peur et les thèses nationalistes, malheureusement en vogue dans l'Europe entière.
Les Young Fathers sont présents sur le titre
Voodoo In My Blood, dernier single en date de Massive Attack (sur l'EP collaboratif
Ritual Spirit). Il s'est crée entre les deux formations une osmose qui paraît logique dans les thème défendus et constructive dans l'esprit musical. Robert Del Naja n'a-t-il pas qualifié les Young Fathers de « meilleur groupe du monde actuellement » ? La prestation scénique du groupe, dansante et chantante sur le
Old Rock N Roll, tend à lui donner raison.

Avec une Martina Topley-Bird dont l'embonpoint est gommé par une tenue et un maquillage futuristes accrochant les regards ou le sexagénaire Horace Andy en guests de choix, l'affiche est excitante. Une armada de six musiciens – dont deux batteurs – compose le
Massive Attack du soir. Le groupe, accompagné de ses ex collaborateurs vocaux, occupe totalement l'espace ; sur la scène comme au ciel. Des installations lumières du Zénith, le groupe n'a que faire. Depuis quelques années, il s'est créé son propre light show composé de quatre tours stroboscopiques surmontées de lasers puissants et d'un mur d'affichage led tels ceux déployés dans les bourses et les salles de marchés internationales les plus récentes. Minimaliste par certains aspects, le show lumière est éclipsé par les dépêches AFP et autres sources Wikileaks qui défilent à vitesse grand V derrière le groupe, en rouge ou blanc, suivant les messages distillés.
Sur le beat ultra low de
Battlebox 001 s'ouvre le set de la formation de Bristol. L'occasion d'aligner, sur l'immense mur « Aixtron » contrôlé par une console DMX, les logos des entreprises les plus décriées au monde ; de Monsanto à Exxon en passant par Total ou Pfizer... Tout est politique et le public, réseauteur compulsif en majorité, ne s'y trompe plus.

Venu, comme souvent pour une bonne tranche de nostalgie et de titres qui ont fait leur succès, il faudra attendre la quatrième chanson sous le tempo hypnotique de
Riginson pour entendre le public – souvent le plus jeune d'ailleurs – hurler son plaisir et se trémousser tels des haschischins en transe aux sons des voix tourmentées de Robert Del Naja et Grant Marshall.
Paradise Circus et Martina Topley-Bird nous rappellent aux joies de l'album
Heligoland et les logos d'entreprises ont laissé place, sur le mur de leds, à des tweets et autres dépêches people concernant Kim Kardashian ou l'appauvrissement (intellectuel, cela va de soi) de son mec. De quoi sourire un peu jaune entre deux informations, souvent noires.
Un petit trou d'air, une pause tempo un peu trop appuyée marque le choix de la setlist en ce milieu de concert. On craint un léger assoupissement jusqu'à ce que résonne
Jupiter et aussi et surtout
Teardrop et
Angel chanté par un Horace Andy dont la voix chevrotante, suave et androgyne a souvent été confondue avec une voix féminine.
Bien sûr, on pourra reprocher à Massive Attack sa froideur et son manque de communication avec son public... mais attendre ce comportement de la part de la formation de Bristol dénote un méconnaissance totale de ce groupe. Bien sûr, le show de ce soir n'affiche que peu de chaleur dans les titres et l'ambiance proposée ; mais le monde dont le groupe se fait le reflet dans sa musique et ses projections alarmante est malheureusement juste et exact, et si le choix de Massive Attack de recaler tous ses anciens tubes comme
Inertia Creeps ou
Safe From Harm en fin de set permet à un certain public de prendre conscience d'un certain état d'urgence, alors ce fut une sage décision.
Il y aura bien quelques désabusés – hors contexte – décriant, comme la veille, l'absence de titres comme
Karma Coma (mais cela ne fait pas un article), mais les deux rappels du soir combleront cette frustration. L'un avec Young Fathers sur scène pour
Voodoo In My Blood et l'autre pour un
Unfinished Sympathy survolant le Zénith aidé de dizaines de lasers rouges fendant la salle parisienne pendant que 130 noms de citoyens français s'affichent derrière le groupe. 130 victimes du terrorisme aveugle un soir de novembre 2015 à Paris. Et si Eagles Of Death Metal furent les plus légitimes à leur rendre le premier hommage, Massive Attack sont sûrement les plus intelligibles dans le déroulé de ce set et l'engagement sans faille affichés en cette soirée, que ce soit pour les réfugiés climatiques, les migrants syriens et tous les laissés pour compte de cette société consumériste et libérale qui n'est jamais aussi libertaire qu'en ce qui concerne l'appât du gain, l'étourdissement du pouvoir et la confiscation des richesses par une poignée d'apparatchiks dont l'Internationale est composée par les notes de sang du tiers état et se joue à très haute fréquence entre les bourses du monde entier.
N'en déplaise aux pisse-froid et malencontreusement pour le public de la veille, cet ultime concert de la tournée deMassive Attack a, à plusieurs égards, tutoyé la perfection !