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Goat Girl

On All Fours

Goat Girl - On All Fours
Chronique Album
Date de sortie : 29.01.2021
Label : Rough Trade Records
45
Rédigé par Johan, le 26 janvier 2021
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« Êtes-vous déjà tombé sur l'un de ces premiers albums qui restaure votre foi en la musique et en l'humanité ? ». Cette phrase, que l'on peut entendre dans la série Loudermilk, résume à merveille Goat Girl, paru il y a maintenant près de trois ans. Frénétique, insouciant et déstructuré, le disque, produit par Dan Carey, a su beaucoup diviser, entre ceux qui y ont vu un fourre-tout chaotique et je-m'en-foutiste, et les autres, dont on fait partie, une œuvre unique et intègre.
Dan Carey est en ce moment sur tous les fronts, le Monsieur ayant produit, rien que sur ces derniers mois, les albums de Fontaines D.C., Tiña, Warmduscher et black midi. Il revient pourtant sur le second opus de Goat Girl, ce qui aurait pu nous laisser deviner clairement la direction – ou plutôt le surplace – prise par le producteur anglais. C'était bien mal le connaître et, surtout, bien mal connaître les quatre londoniennes, avares en informations et longtemps restées discrètes, qui nous offrent ici-même un voyage halluciné.


À la première écoute, On All Fours déçoit. On retrouve d'entrée des Goat Girl tempérées sur Pest, morceau d'ouverture au crescendo sensible. On passe d'une guitare aux arrangements simples et d'un phrasé et de lyrics toujours aussi nonchalant et crus, pour arriver à la batterie entêtante de Rosy Jones (AKA Rosy Bones) et à un bridge final maîtrisé.
Mais, ce qui met surtout la puce à l'oreille est ce synthé qui, en filigrane, vient soutenir la chanson ; un synthé qui vient ensuite bousculer un Badibada sous Xanax ; un synthé qui s'imposera même ainsi sur les onze titres suivants, progressivement et sous différentes formes, que ce soit sur les deux minutes d'outro de Sad Cowboy, premier single de l'album, ou en s'accaparant tout l'espace sur des The Crack et autre Where Do We Go.

Après un Goat Girl rappelant la désinvolture d'un Up the Bracket (The Libertines) et empruntant le swamp rock d'un Youth & Young Manhood (Kings Of Leon), on s'attendait à avoir ici un The Libertines mixé à un Aha Shake Heartbreak, suites directes prodigieuses et logiques de leur prédécesseur. Loin de là. On a finalement affaire, dans l'idée, à un Room On Fire (The Strokes), là où le temps se fige et les guitares s'effacent au profit d'une musique électronique, ici aux frontières de l'expérimentation.
On souhaitait retrouver la même euphorie, la même effervescence qui, à la découverte de Goat Girl, nous avait fait oublier toute autre forme de musique le temps d'un instant. On a finalement affaire à une conversion insensée, rebattant presque les cartes et réduisant en miettes les œillères que l'on a pu naturellement s'imposer dans l'expectative de ce second album.


À la seconde écoute, On All Fours surprend. On se prend à apprécier les subtilités, à voir au-delà de la pop qui vient saupoudrer le rock toujours sauvage de Goat Girl (They Bite On You, le riff heavy de The Crack), à danser sur des claviers qui nous avaient au premier abord tétanisés (P.T.S.Tea, Closing In, Where Do We Go) et à comprendre cette batterie tantôt assagie, tantôt viscérale sans que l'on s'y attende, intensifiant et personnalisant des morceaux comme Once Again et Bang.
Alors que l'on était passé à côté lors de la première écoute, les deux fils rouges constants de ce On All Fours restent en fait les mêmes que ceux de Goat Girl : la basse omniprésente de Holly Mullineaux (AKA Holly Hole) et la voix embrumée de Lottie Pendlebury (AKA Clottie Cream), toutes deux plus fascinantes encore que sur le premier opus, s'émancipant de ses carcans à travers une diversité et une identité musicales fortes (The Crack, Anxiety Feels).

On All Fours n'est finalement pas si éloigné de Goat Girl : il en est la version plus structurée, troquant la spontanéité au profit de la réflexion, mais laissant tout autant libre court à l'expressivité musicale du groupe et sa capacité à créer des compositions en constant mouvement. L'exemple le plus probant en est très certainement Jazz (In The Supermarket), né d'une des jam sessions ayant pris place dans le studio de Dan Carey et le garage de la mère de la guitariste Ellie Rose Davies (AKA LED).
Là où le premier disque n'avait aucune véritable structure, passant d'interludes irréels à des brûlots grunge succincts le temps de dix-neuf titres compressés dans quarante minutes, On All Fours est réfléchi de A à Z, la plupart des compositions contenant au final de nombreuses lignes mélodiques distinctes, dont notamment les outros, minutieuses et imparables.


Sur les écoutes suivantes, on prend donc ses marques. On comprend. Chaque composition gagne progressivement en singularité. Après avoir été perplexe sur deux écoutes de Jazz (In The Supermarket), celle-ci devient soudainement notre nouvelle plage instrumentale préférée. L'outro de Sad Cowboy devient très probablement la meilleure outro de ce disque, nous prenant par la main pour nous emmener sur un dancefloor libérateur.
Comme sur Goat Girl, une large place est laissée aux instruments. Outre les nappes de claviers qui peu à peu viennent nous envelopper d'une aura excitante, ce sont principalement les cuivres qui restent en tête (Jazz (In The Supermarket), P.T.S.Tea, l'outro mélancolique de A-Men). Les quatre londoniennes se sont véritablement libérées des contraintes des instruments et des expectations, explorant tout ce qui a pu leur passer à l'esprit, condensé en treize titres terriblement inspirés et cohérents.

On All Fours n'est pas une continuité nécessairement logique de Goat Girl, mais il est une continuité propre à la formation anglaise, une évolution que l'on ne s'attendait pas à voir dès le second album mais que les quatre musiciennes avaient en elles à ce moment précis. Goat Girl se sont pas là pour nous servir ce que l'on souhaitait mais pour nous proposer leur conception d'un second album.
« Êtes-vous déjà tombé sur l'un de ces seconds albums qui confirme votre foi en la musique et en l'humanité ? ». Voilà ce qu'évoque dès lors, après moult écoutes, On All Fours. Un sentiment peut-être plus rare encore, où la révélation d'un disque amène à la révélation d'un groupe en lui-même, des artistes qui se cachent derrière leur travail et, en se renouvelant, permettent la magie de ce On All Fours qui va au-delà de notre capacité, avant même de le découvrir, à le concevoir en tant qu'auditeur. On souhaitait un ersatz de Goat Girl, au risque de s'en lasser, on se retrouve avec bien mieux.
tracklisting
    01. Pest
  • 02. Badibaba
  • 03. Jazz (In The Supermarket)
  • 04. Once Again
  • 05. P.T.S.Tea
  • 06. Sad Cowboy
  • 07. The Crack
  • 08. Closing In
  • 09. Anxiety Feels
  • 10. They Bite On You
  • 11. Bang
  • 12. Where Do We Go From Here?
  • 13. A-Men
titres conseillés
    P.T.S.Tea, Sad Cowboy, Anxiety Feels, Jazz (In The Supermarket), A-Men
notes des lecteurs
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