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Eagulls

Paris, Point Éphémère - 2 avril 2014

Live-report par Julien Soullière

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Déjà passé par l'Espace B en fin d'année dernière, le quintet le plus en vue du moment fait son grand retour à Paris, et le moins que l'on puisse dire, c'est que le groupe sait choisir des lieux qui lui vont au teint. Certains diront que le Point Ephémère n'est plus ce qu'il était, que l'endroit n'est plus en marge depuis longtemps, il n'empêche que son charme tout particulier sied à ravir à nos cinq anglais. On en oublierait presque la grossièreté de certains convives, moins concernés par le concert qui se joue devant eux que par leurs propres conversations.

Ce soir, celles et ceux qui cherchent un peu de tendresse se sont trompés de d'heure et d'endroit. Leur premier album l'a prouvé, les fringants Eagulls aiment l'urgence, la vigueur, et ne sont franchement pas du genre à marquer l'arrêt. Les détenteurs de billets ont donc signé pour un show à boules quies vivement conseillées, et, en dehors de la faible durée du show (une quarantaine de minutes seulement), ils ne sont en rien déçu par la promesse client, puisque le quintet va délivrer un show musclé, fort en décibels, et porté par des musiciens plus qu'investis dans leur rôle.

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A grand renfort d'éclairages meurtriers, Eagulls nous forcent à revenir quelques années en arrière, déchargeant sur leur public des morceaux à vous lacérer une horde mal informée de tympans, des titres sales comme le grunge, éblouissants comme le meilleur du post-punk. Zébrée tout du long de flashs noirs et blancs, la pièce sort bon gré mal gré de sa pénombre pour mieux dévoiler les membres du groupe, cinq trentenaires mal dégrossis, simples en apparence, à l'image de leur musique sans fioritures. Plus intéressés par l'art que par la mode et les costumes, les anglais s'en donnent à cœur joie sur scène, livrant toutes leurs forces dans une bataille des plus jouissives.
Dans un groupe comme dans un bateau, il faut un capitaine, et dans ce rôle George Mitchell excelle : investi au point de s'éloigner de notre réalité dès lors qu'il pousse la chansonnette, il est le digne héritier d'un Ian Curtis qu'il ne peut que nous rappeler. Bien que cernée de toutes parts, jamais sa voix ne se noiera sous les flots ininterrompus de décibels, tenant la dragée haute aux râles âpres poussés par cordes et percussions. Car, bien sûr, la crainte avec des groupes comme Eagulls, c'est de les voir jouer dans des conditions inadaptées, et d'avoir dès lors plus mal aux oreilles que de baume au cœur. Ce soir en tout cas, RAS, la technique fait honneur à ses hôtes du jour.

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Alors, c'est vrai, le public parisien donne souvent l'image d'une somme de corps inébranlables, dont les yeux ne servent qu'à regarder la scène droit dans les rétines, et jonchés de têtes dont l'unique fonction consiste à osciller de haut en bas. Ce serait oublier que, parfois, la machine démarre, s'élance et sait offrir un minimum de répondant à l'artiste venu lui faire face. Bien sûr, c'est d'un moteur Diesel dont on parle ici, et il faudra attendre plusieurs minutes pour que les premiers rangs fassent enfin honneur aux maîtres de cérémonie : abrutis par les jeux de lumière, l'âme noyée dans la bière pas chère, les plus téméraires laisseront ainsi passer quelques titres avant de lâcher la bride et leurs gobelets, cherchant à tout prix la collision avec les corps alentours, non sans laisser de temps à autres leur esprit de pseudo protestataire prendre le dessus, levant alors le poing comme pour donner plus de poids à leurs paroles pleines d'onomatopées et gorgées d'anglais approximatif. Le groupe, perplexe au début, semble apprécier ce regain d'animosité, bien plus en phase avec leur musique que l'attitude de pré-retraités que beaucoup adoptaient jusqu'ici.

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Tel un obscur procédé thérapeutique, le concert d'Eagulls aura permis de libérer les esprits et les corps en présence. Ça n'était en rien le set du siècle, mais ce genre d'instants, direct au point d'en réveiller nos plus franches et belles émotions, reste encore trop rare pour ne pas être pleinement dégusté. A l'heure de clôturer les comptes, c'est sûr, Eagulls restera comme l'une des plus belles sensations de 2014.