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Geneva

Interview publiée par Laetitia Mavrel le 5 février 2020

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C'est vingt-trois ans après leurs débuts acclamés grâce à l'album Further que nous retrouvons Geneva, toujours constitués d'Andrew Montgomery (chant), Steven Dora (guitare), Keith Graham (basse) et Douglas Caskie (batterie) mais sans le guitariste Stuart Evans. Ces derniers reprennent du service pour nous faire à nouveau découvrir leur univers constitué d'une pop-rock mélodieuse et énergique.

Leur disparition de nos radars en 2000 du fait de la banqueroute de leur label Nude Records a vu étouffée dans l'œuf la sortie de Weather Undergound pourtant tout aussi réussi que son prédécesseur. C'est donc afin de partager tout ce qui n'a pu l'être à l'époque que nous retrouvons Andrew, Keith et Steven afin d'évoquer à cœur ouvert et en exclusivité pour le public français cette reformation providentielle.

La dernière fois que je vous ai laissés, j'étais devant le Café de la Danse à Paris en 2000 pour un concert qui n'a jamais eu lieu, ce dernier ayant été annulé dans l'après-midi du fait de la maison de disques qui ne pouvait plus assurer la promotion. Pouvez-vous nous résumer vingt ans après ce qu'il en a été réellement ?

Andrew Montgomery : Nous n’avions pas prévu que ça dure 20 ans ! Le contexte était difficile dès la production de Weather Underground, la maison de disques souffrait déjà de difficultés financières, nous devions jongler entre trois équipes de production, on nous faisait nous déplacer de studio en studio et on nous demandait de prendre nous-même des assurances que la compagnie ne pouvait plus nous garantir ! Cela nous a fait prendre beaucoup plus de temps pour finaliser l'album. Sa sortie a coïncidé avec la fin du label qui s'est vu du jour au lendemain abandonné par Sony, son propriétaire, sans fonds aucuns. Nous en sommes ressortis tellement fatigués et amères qu'il était préférable de nous séparer.

Le second album n'a alors jamais été joué sur scène ?

Keith Graham : Le jour de sa sortie, toute la promotion a été annulée. Je me souviens de cet après-midi au Café de la Danse à Paris, nous étions déjà sur place et on nous a appris comme cela que tout était annulé. Ça a été très dur, ça l'est toujours émotionnellement quand on se remémore cette épreuve. A ce stade il nous fallait prendre nos distances avec tout ce que nous avions vécu.
Andrew Montgomery : Ca a été particulièrement difficile de ne pouvoir nous-mêmes nous exprimer à ce sujet. Et surtout de ne pas finaliser le travail de cinq personnes qui y ont mis tout leur cœur et leur énergie.

Cela se serait passé aujourd'hui, nous aurions eu l'information instantanément via les réseaux sociaux et vous auriez pu tout expliquer directement aux fans...

Keith Graham : L'interaction est complétement différente aujourd'hui. A l'époque, par exemple, les gens restaient à la fin du set pour discuter entre eux et avec nous, nous avons toujours recherché ce contact. Aujourd'hui tout le monde s'en va rapidement sans même se retourner.

Il est intéressant aussi de constater que la déconnexion se fait aussi durant un concert, quand le public se désintéresse de ce qu'il se passe sur scène pour aller poster photos et vidéos de ce qu'il a sous les yeux !

Andrew Montgomery : J'avoue moi aussi le faire de temps en temps !

Geneva est très présent sur les réseaux sociaux. C'est ainsi que nous avons réussi à rester en contact et apprendre la réformation...

Andrew Montgomery : C'est un outil incroyablement efficace pour promouvoir son groupe, pour rester en contact avec les proches et également pour nouer des contacts sans pour autant rencontrer physiquement les personnes. Je suis personnellement très ouvert à cela.

Comme tu le soulignes, c'est un outil pratique si tu sais t'en servir avec précaution, en prenant du recul face à son attraction. Je trouve qu'en l'utilisant, les gens se permettent d'être beaucoup plus dans le jugement hâtif...

Andrew Montgomery : Oui, je suis d'accord. On devient plus réactifs également avec cette opportunité de nous exprimer librement, c'est un droit difficilement acquit, il ne faut pas l'oublier. Mais le revers de la médaille est qu'on juge tout et sans retenue, c'est là que ça dérape.

Revenons à vos débuts et au très bon accueil des médias français. Certains vous ont qualifié de renouveau du rock britannique venant ainsi mettre un terme à la vague britpop alors en plein déclin grâce à des musiques et des textes plus raffinés, plus matures. Vous aviez conscience de cette image ?

Andrew Montgomery : Un peu car nous avions bien capté l'intérêt de la France dès le départ. En y réfléchissant, plutôt que de nous concentrer par la suite sur le marché américain, nous aurions dû nous focaliser sur la France. On m'avait alors donné des chiffres, à confirmer sûrement, que nous avions vendu 7 000 albums en France sur un total d'environ 50 000. Les médias français nous ont vraiment compris, à la différence des journalistes britanniques qui prétendaient que nous étions un groupe frauduleux, construit de toute part.

Vous avez donc un lien spécial avec le public français ?

Andrew Montgomery : Revenir en France serait pour nous tous fantastique. Nous y avons tourné pas mal, à Paris, Lyon, Toulouse... A chaque fois l'accueil a été incroyable. La maison de disque française, Small, a fait un boulot génial, nous avons été accompagnés comme jamais.

Vous avez alors eu l'honneur d'une Black Session (ndlr : concerts privés diffusés sur France Inter et présentés par Bernard Lenoir), cela vous a donné une sacrée crédibilité...

Andrew Montgomery : J'en ai un excellent souvenir ! J'essayais de parler français, et il y a eu alors une coupure de courant, chose qui à priori n'était jamais arrivée avant. J'ai alors fait une blague à ce propos en l'appelant « oncle Bernard » (ndlr : en français dans le texte) et il m'a alors décroché un regard noir ! (rires)

Après la séparation, vous avez tous joué dans des groupes différents, participé à divers projets musicaux. Durant ce temps, Geneva est-il toujours resté présent dans vos esprits, pensiez-vous à rejouer un jour ensemble ?

Steven Dora : Non pas du tout ! Nous n'avons pas chômé durant cette période où nous étions séparés, tout en fondant des familles. Personnellement, j'ai toujours pensé que notre musique méritait de resurgir à nouveau, d'être partagée. Et notre style n'a pas pris une ride. Rien n'était sûr car nous avons tous souffert d'un petit syndrome post-traumatique, nous étions jeunes à l'époque. Bien que nous ayons eu d'excellentes critiques, nous n'avons finalement pas vraiment percé.

Le souhait de rejouer ensemble après toutes ces années a été commun ?

Keith Graham : Cela s'est fait très naturellement. On s'est retrouvé à Stockholm il y a de cela trois ans et nous avons alors commencer à évoquer une reformation.
Steven Dora : Nous nous étions également réunis avec notre tour manager de l'époque, Mick Kilbride, malheureusement décédé depuis, pour en parler. Mais surtout, c'est l'envie de nous retrouver entre amis de longue date qui nous a motivé.
Andrew Montgomery : La vie nous a éloignés physiquement, j'ai pour ma part beaucoup déménagé, je vis depuis cinq ans maintenant à Stockholm où j'y suis très heureux (ndlr : les autres membres vivent toujours en Ecosse). J'ai personnellement réinterprété des titres de Geneva dès 2018 et c'est réellement à ce moment-là que nous avons consolidé cette envie. C'est également le moment où Star Shaped, à l'occasion de son Summer Festival Of Britpop, nous a demandé si nous aimerions nous reformer pour y jouer. Les conditions étaient optimales, alors nous nous sommes dit pourquoi pas ! Nous étions un peu inquiets de sonner nostalgiques, mais tout c’est super bien passé !

En cette période où énormément de groupes célèbrent une multitude d'albums à grand renfort de tournées anniversaire, c'est en effet difficile de se distinguer de ce phénomène alors que ça n'était pas l'objectif pour vous...

Andrew Montgomery : Pour être honnête, nous n'avons aucun plan sûr de tracé. Nous avançons étapes par étapes, et la plus importante est en ce moment avec nos trois concerts (ndlr : premiers concerts de Geneva depuis 2000 à Brighton, Londres et Glasgow les 1er, 2 et 4 février). Le concert de Brighton hier était incroyable, et nous sommes très excités à l'idée de jouer à Londres et à Glasgow. Nous commençons à travailler sur des ébauches de musique, nous y prenons beaucoup de plaisir, on verra bien où cela nous mènera. Il faut quand même se dire que notre public est allé de l'avant sans nous, mais si nous réussissons à réunir à nouveau ce noyau pour nous soutenir, cela nous confortera dans notre volonté de continuer. Nous avons tous des obligations tant familiales que financières, on doit y penser sérieusement.
Steven Dora : Nous avons toujours composé durant cette longue pause. Avec la maturité, je pense sincèrement ne plus avoir quoi que ce soit à prouver à quiconque. Je ne me soucie plus du jugement des autres, j'écris simplement la musique que j'aime.

Les rééditions de Further et Weather Underground (chez One Little Indian) sont pleines de surprises : B-sides, remixes, raretés... En quoi ces ajouts étaient pour vous nécessaires ?

Keith Graham : Nous avons accumulé beaucoup de travail jamais édité et lorsque nous avons signé avec One Little Indian, j'ai proposé des rééditions enrichies car je ne voyais pas l'intérêt d'une simple remasterisation. J'ai déterré autant de B-sides que possible, certaines ont été retravaillées, et le résultat est réellement efficace.
Steven Dora : La réaction du public aux B-sides a été plus que favorable, notamment avec les écoutes en streaming. Les voir toutes réunies forme un ensemble très cohérent. Certaines sont trop bonnes pour rester cachées ! Elles méritaient d'être écoutées et d'être mises en valeur. Elles ont un petit charme naïf de nos débuts, j'en suis très fier.

Et on y trouve une nouvelle chanson, Promised Land...

Steven Dora : Comme je le disais, nous n'avons jamais cessé de composer. Tout en gérant nos vies personnelles. Nous devons nous concentrer pour déterminer quel sera le bon moment pour nous consacrer pleinement à cette reformation. Nous y travaillons. Nous n'avons clairement aucun planning, aucun plan de sortie d'album ni de promotion. Le temps viendra si nous le souhaitons.

Vous vous sentez plus libres maintenant ?

Andrew Montgomery : Personnellement oui.
Steven Dora : On s'imagine toujours qu'il y a forcément de la pression dans ces moments-là. Nous avons ressenti cette pression à l'époque que nous nous sommes finalement imposés nous-mêmes. Nous aurions dû être beaucoup plus indulgents. Ça n'est plus le cas aujourd'hui.

A propos des concerts, qu'est-ce que cela fait de rejouer en tant que Geneva ?

Steven Dora : C'est super !
Andrew Montgomery : Il se passe réellement quelque chose de spécial...
Steven Dora : Et c'est aussi différent, je ne sais pas pourquoi. En partie car nous n'avons plus notre « frère » Stuart qui vit en Californie depuis. Je crois que c'est encore mieux maintenant, surtout grâce au public, nous ressentons énormément d'amour de leur part.
Andrew Montgomery : Le premier concert à Brighton était formidable, les gens reprenaient en cœur nos chansons, nous avons vraiment connecté avec eux. J'ai toujours voulu rendre les gens heureux avec ma musique et les aider à s'élever.

Jouer à Glasgow sera particulier pour vous ?

Andrew Montgomery : Oui car il y aura la famille et les amis ! Revenir au King Tut's Wah Wah Hut sera génial car nous y avons tous passé des soirées mémorables.

Enfin, quel est votre meilleur souvenir de concert en France ?

Andrew Montgomery : Le Bataclan (ndlr : 25 septembre 1997 en première partie de Supergrass), le public était incroyable et nous a réellement soutenus. J'ai également adoré jouer au Bikini à Toulouse, une salle si cool. Je me rappelle les backstages où nous avons croisé un gars de la CGT, c'est si français ! Et on nous a aussi appris que Jeff Buckley s'y était produit. Mais le Bataclan reste vraiment spécial, et encore plus maintenant depuis les terribles évènements qui s'y sont déroulés. Réunir les gens grâce à notre musique a toujours été notre volonté, et je trouve que cette salle s'y prête particulièrement.

Vous êtes heureux en ce moment ?

Keith Graham : Oui, c'est ce que l'on peut appeler le bonheur là, tout de suite ! Et au fait, nous avons oublié lorsque nous enregistrions en France les mini concerts que nous avons donnés dans des bars du coin. Notre producteur Mike Hedges tenait à nous maintenir en forme et nous a fait jouer des petits sets dans des bars où nous étions payés en Desperados.
Steven Dora : Tu te souviens de l'affiche ?
Keith Graham : Oui, j'en ai encore une ! Mike Hedges avait fait imprimer des affiches qui nous annonçait comme du « blues rock burlesque ». Je ne savais même pas ce qu'était le burlesque (rires).
Andrew Montgomery : Des gens du village sont venus et à la fin du concert, nous devions leur chanter quelque chose en français et eux quelque chose d'écossais ou de britannique. J'ai chantonné « Aux Champs Elysées » et eux, ils n'ont réussi qu'a fredonner d'une grosse voix (ndlr : imitation d'une grosse voix bourrue, imaginez le résultat avec le timbre d'Andrew) le générique de La Croisière s'amuse (rires)! Ils ont quand même repris le refrain de Hey Jude, les lalalalas. C'était magique. Nous avons eu en France des moments incroyables.
Keith Graham : Et par la suite nous les avons tous invité au studio et je me souviens d'avoir parlé avec un français dont je croyais qu'il me récitait les paroles de notre chanson Have You Seen The Horizon Lately (« Trying to get back to here ») mais en fait je crois qu'il me demandait un taxi pour partir (« trying to get a cab from here ») (rires) !