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Girl Band

Interview publiée par Olivier Kalousdian le 19 octobre 2015

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Comme un coup de poing sonore venu de nulle part ou une œuvre torturée de Steven Cohen, la musique de Girl Band ne souffre d’aucune comparaison à ce jour. Ou alors, il faut remonter loin dans les ages sombres, au temps les plus agités de The Fall, Birthday Party ou Sonic Youth. Hors courant et hors du temps, Girl Band déboulent sur les scènes du monde entier avec l’énergie du punk et un humour noir, décapant.

Avec leur premier album, Holding Hands With Jamie, Girl Band imposent un rock sous tension et des décharges d’adrénaline qui partent en cacahuètes comme un jam entre Captain Beefheart et John Coltrane, réunis. Du free rock jouissif (ce qui évite de se tracasser quant à leur qualification), convulsif et d’une pureté effrayante.

Vous êtes Girl Band, mais comme un média irlandais le disait très justement, vous n'êtes pas vraiment un groupe de filles ! De quand date votre formation ?

Alan : Daniel, Dara et moi, nous jouons de la musique ensemble depuis que nous avons seize ou dix-sept ans. La musique a toujours été notre centre d'intérêt principal et commun.

Vous vous êtes connus au collège ?

Alan : Oui, la plupart d'entre nous.

Avez-vous appris la musique ou êtes vous tous autodidactes ?

Alan : On a tous eu un cursus différent à ce sujet. Personnellement, j'ai eu envie de jouer de la musique parce que mes frères étaient tous dans des groupes de rock et ils répétaient dans le salon quand ma mère partait visiter ma grand-mère, le dimanche. Je devais avoir six ans, pas plus, et je restais assis là de longues heures à les admirer ; je savais que c'était exactement ce que je voulais faire un jour. Plus tard, j'ai appris, avec des méthodes écrites à jouer un peu de flamenco et de jazz, mais jamais dans une école.
Dara : Moi, j'ai commencé apprendre la batterie quand j'avais onze ans, à peu près. Mais, à treize ans, j'ai abandonné jusqu'à l'âge de seize ans. On m'a demandé à ma grande surprise de venir jouer de la batterie dans un groupe. Ma soeur donnait des cours de chant et j'ai commencé à apprendre...


Vous êtes tous originaires de Dublin ?

Alan: Oui. Dublin est une ville assez petite, de toute façon. Mais, nous avons tous grandi dans des quartiers différents de la ville.

Je crois qu'il y a une histoire derrière le nom de votre groupe, Girl Band ?

Alan : C'est une histoire débile que j'ai l'impression de raconter éternellement... (rires). Cela vient d'une fille qui gravitait autour de nous pendant un moment. Et alors qu'on cherchait un nom pour notre groupe, elle nous dit qu'elle déteste le choix de Girl Band, un nom dont je n'étais vraiment pas sûr moi-même et qu'elle, elle aime par-dessus tout les Wombats. Du coup, je l'ai regardée et je lui ai dit : Si une fille comme toi adore les Wombats et déteste le nom, Girl Band, alors c'est que c'est un super nom de groupe ! Et, du coup, nous nous sommes appelés Girl Band. C'est con, non (rires) ?

Malgré votre jeunesse, votre musique rappelle souvent des groupes bien plus anciens comme The Birthday Party ou Sonic Youth par son énergie. Quelles sortes de musiques écoutiez-vous étant adolescents ?

Dara : J'ai grandi avec les goûts de mon frère aîné et lui, il était fan absolu d'Oasis. Petit, j'étais un fana des Beatles et à l'âge de huit ans, j'avais déjà vu leur film, Help. Je crois que je l'ai vu des dizaines de fois en rentrant de l'école... À l'époque, mes camarades de classe me prenaient pour un fou, car ils n'écoutaient pas ce genre de musique « ancienne ». Du coup, je m'en suis fait un secret très personnel, ne sachant pas qui étaient vraiment les Beatles, jusqu'à ce que je me rende compte que tout le monde les aimait et que c'était sûrement le plus célèbre groupe du monde (rires) !

Nous avons tous grandi avec différents styles de musique chez nous.

Une référence musicale assez éloignée de votre musique d'aujourd'hui !

Dara : Tu sais, Tomorrow Never Knows... (rires)
Alan : Nous avons tous grandi avec différents styles de musique chez nous. Nos amis communs ont un large spectre musical et cela nous a ouvert l'esprit sur de nombreux styles musicaux.

En mai dernier, vous avez joué à la Villette Sonique, à Paris ; l'été dernier vous avez joué dans de nombreux festivals et vous avez une belle tournée de programmée en Europe et aux USA... Tout à arrive assez vite pour Girl Band...

Dara : Si nous en étions à notre premier single, je te dirais que oui et nous serions surement un peu perdus à l'heure qu'il est. Mais, cela fait quelques années que les choses avancent graduellement pour nous. Finalement, nous continuons de faire ce que nous faisons depuis le début, mais sur une échelle plus importante tout en gardant le contrôle. C'est juste que nous sommes un peu plus occupés qu'avant...
Alan : Cela fait quatre ans que nous nous produisons sur scène. A chaque single qui sort, nous enchaînons les concerts et nous nous disons : OK, cool, c'est quoi la suite ? Nous voyons venir les choses avec sérénité et, comme le disait Dara, nous gardons le contrôle sur ce que nous voulons faire et sur ce que nous ne voulons pas faire. C'est le plus important.

Holding Hands With Jamie, votre premier album, est sorti le 25 septembre dernier. Est-ce que ce titre aurait un sens caché ?

Dara : Jamie est notre ingénieur du son sur cet album et c'est également un de nos bons amis. A l'origine, c'était une blague ; un nom que nous avions trouvé pour le fictif album solo de Daniel Fox. Mais c'est un nom qui est cool parce que, maintenant, tu pourras dire : J'adore, tenir Jamie par les mains ou je déteste tenir Jamie par les mains (rires) !

Où s'est déroulé l'enregistrement de l'album ?

Alan : Nous avons enregistré à la maison, à Dublin. Dans le studio où nous avons enregistré toutes nos démos et nos singles. C'était très agréable d'être chez nous pour l'enregistrement de cet album, car nous connaissons bien ce studio et de nombreux groupes amis ont enregistré là-bas, également.
Dara : Les gens avec qui nous avons travaillé sur ce disque enregistrent nos démos et nos singles depuis des années. Il était donc très facile de trouver nos marques et le son recherché avec eux.

Qualifieriez-vous ce projet de « do it yourself » ?

Alan : Dans la forme, peut-être. Mais, nous ne sommes définitivement pas un groupe DIY. Nous avons un agent, une maison de disques... et même si nous respectons à cent pour cent la mentalité DIY, nous ne sommes pas DIY.

Vous êtes signés sur le label Rough Trade Records, un gage de qualité. Comment s'est faite la rencontre ?

Alan : Nous avons joué dans un festival de Brighton appelé The Great Escape et c'est en nous voyant jouer là-bas que Rough Trade nous ont remarqués pour la première fois. Puis, ils sont venus nous voir jouer à Londres et nous avons signé avec eux, en novembre 2014 je crois. C'est une chance pour nous, car ce label à une grande histoire et ils ont une très bonne connaissance des artistes et de leurs attentes. Et puis les gens qui bossent chez Rough Trade ont une bonne mentalité ; il n'y a pratiquement pas de hiérarchie chez eux. C'est un très bon environnement pour un groupe comme Girl Band.

Qui a produit Holding Hands With Jamie ?

Alan : Nous-mêmes. Et d'ailleurs une des raisons pour lesquelles nous avons choisi de travailler avec Rough Trade, c'est parce que tous les autres labels que nous avons rencontrés nous ont tous suggérés d'embaucher un producteur extérieur pour notre premier album. Ce n'est pas que nous avons quelque chose contre ces producteurs, mais nous avons toujours su ce que nous voulions mettre sur ce disque et nous avions les capacités de tout faire nous-mêmes. Geoff Travis, qui gère Rought Trade, nous a dit tout de suite qu'il ne trouverait pas mieux que nous pour retranscrire ce que nous voulions sur notre premier disque. Être sur la même longueur d'onde, dès le départ, cela évite bien des complications dans le futur !


Votre musique est puissante et cet album donne un bon exemple de ce que le groupe propose en live... C'était une volonté de votre part, j'imagine ?

Alan : C'est très gentil. Oui, c'est exactement ce que nous voulions. Pour moi, c'est assez décevant quand j'entends les premiers albums de groupes qui une fois sur scène ne sonnent pas du tout comme sur leur disque parce qu'ils ont trop complexifié et enrichi leurs titres par une production un peu trop lourde.
Dara : L'enregistrement de Holding Hands With Jamie s'est déroulé en live en totalité, ou presque. En rajoutant par la suite des textures musicales et des calques vocaux. C'est quelque chose que The Libertines ou The Strokes ont très bien su faire dans leurs premiers albums avec Rough Trade. Je pense que pour un premier album, c'est important de sonner en studio comme tu sonnes sur scène.

Certains médias qualifient votre musique de noisy rock, d'autres de punk rock... Quel qualificatif mettriez vous sur votre style musical ?

Dara : Je ne sais pas vraiment... Je comprends l'intérêt à essayer de nous faire rentrer dans des cases, mais notre leitmotiv, dès le départ, était de ne jamais sonner comme quelque chose de déjà existant et de faire en sorte de créer quelque chose de nouveau. Je ne dis pas que nous sommes de petits génies qui avons inventé un style musical ou un courant incroyablement unique ; nous faisons d'abord cette musique pour nous-mêmes.
Alan : Ce qu'il y a de marrant dans les interviews que nous donnons, ce sont les qualificatifs auxquels nous sommes soumis : post-gothique ; néo grunge ; trash metal... Comme nous l'a dit le journaliste avant toi. Et là tu te dis, intérieurement : Quoi ? Je fais du trash metal ? Pourtant, il est assez facile de voir que nous sommes loin du trash metal ! C'est un paramètre auquel nous ne pensons pas réellement, et c'est sûrement pour cela que nous faisons ce genre de musique, difficilement qualifiable.
Dara : Nous sommes plus sur le point de vue : En tant que fans, quelle sorte de musique aimerais-je entendre d'un groupe comme nous ? Et tant que tu es toi-même un fan de ce que tu fais, tout va bien .

Il est vrai que votre son et votre style semblent émaner de nulle part ; quelles sont vos méthodes de travail pour l'écriture et la composition de vos titres ?

Alan : Là non plus, nos inspirations ne viennent pas spécialement de nos influences musicales. Notre musique est un acte réactif à une situation ou une humeur. Quand nous avons démarré, nous avons posé des bases de ce que nous ne voulions surtout pas. À partir de là, tout le monde est libre de proposer ce qu'il veut. Bien sûr, chacun d'entre nous a sa propre expérience et ses propres influences et j'imagine que ce qu'il en ressort, c'est un mix de nos quatre cerveaux et de quatre velléités créatrices.

Qui écrit les textes et qui écrit la musique dans Girl Band ?

Alan : Dara écrit les textes et nous sommes tous fautifs pour la musique (rires).

J'ai lu, paradoxalement, une déclaration de l'un d'entre vous qui disait : « Nous sommes principalement influencés par la musique électronique »...

Alan : Je ne dirais pas « principalement », mais il est vrai que nous avons emprunté les codes et les astuces de la musique électronique, surtout dans la techno minimale. Sur le single Paul, par exemple, la construction avec le kick qui ne vient pas dés l'intro, mais sur la deuxième mesure, c'est typiquement ce que fait la techno minimaliste.

En parlant de ce single, Paul, je me demandais si ce titre avait un rapport avec le film parodique anglais, Paul ?

Alan : Pas du tout. En fait nous faisons cette blague entre nous, depuis des années qui consiste à dire : Si tu perds ce pari, tu devras appeler ta fille Paul ! C'est aussi débile que ça (rires) !

Il était impossible que j'écrive des textes trop directs, parlant de ma vie. C'était trop intense.

Votre premier EP se nommait : France, 98. Un nom surprenant pour un groupe irlandais !

Dara : A l'époque de cette coupe du monde de football, nous étions encore jeunes, mais c'est un événement qui nous a marqués. Et, pour notre premier EP, nous devions sûrement manquer d'inspiration (rires)... « France 98 » sonnait assez cool et nous avons gardé cette idée.
Alan : C'était une des coupes du monde de football les plus cool que nous avions vue à la TV et je crois sincèrement que tous les adolescents qui ont vu cette coupe du monde s'en rappellent encore, même s'ils ne sont pas français. Et puis, tout simplement, c'était également la première coupe du monde dont nous avons un bon souvenir, dû à notre age à cette époque !

Les titres de vos chansons sont souvent humoristiques, voire étranges. Le second degré semble présent à la fois dans vos textes et dans votre musique ?

Alan : Absolument.
Dara : C'est vrai qu'on essaie de mettre de l'humour un peu partout dans nos compositions. Que ce soit au niveau musical ou dans les textes. L'humour pour nous est présent de partout. Si tu as déjà vu deux personnes en venir aux mains, par exemple, ce n'est jamais glorieux, comme on peut le voir dans les films. C'est brouillon et décousu et cela n'a rien de « noble ». Souvent, c'est risible à voir. Si tes textes sont très sérieux, pour ne parler que d'eux, ils n'auront jamais ce double sens et brideront l'imagination des auditeurs. Cela fait deux ans, en gros, que j'écris pour cet album et je me souviens de chaque mot et de chaque moment pendant lequel j'ai écrit ce mot. Ce qui fait que, sur scène je peux jouer avec ces moments dans ma mémoire et imposer aux titres des colorations différentes. On est tous fans des Sopranos, et dans un des épisodes, tu as ces quatre protagonistes en train de faire des blagues pendant les funérailles de l'un des leurs. Pour nous, c'est un peu pareil ; notre musique n'est pas hilarante, mais nous ne sommes pas de noirs corbeaux avec des textes sombres et totalement pessimistes. Tu peux faire quelque chose de très sérieux et poser un trait d'humour au milieu, cela rendra la situation plus « normale ». Pendant des années, j'ai traversé une période de dépression importante et j'étais alors incapable d'écrire. Ma mère a pris un congé pendant quelques mois pour s'occuper de moi, alors que j'avais abandonné le collège pendant un temps. Et puis, un jour j'ai recommencé à écrire et j'ai montré le texte de Pears For Lunch à Alan. C'était mon premier texte depuis longtemps et j'étais très nerveux, mais tout de suite, je l'ai vu rire en lisant mon texte. Tout était devenu si sérieux dans ma tête pendant ces quelques années que de voir Alan rire à ce texte m'a redonné le goût à la vie, le goût d'écrire et d'imposer l'humour un peu partout.

En parlant de tes textes, c'est plus la réalité qui t'inspire ou es-tu es porté sur la fiction ?

Dara : J'ai vécu cet épisode psychotique qui m'a beaucoup marqué et il a fallu que je fasse repartir ma vie de zéro, ou presque. J'ai passé pas mal de temps en hôpital, puis j'ai réintégré le collège, mais je n'y comprenais plus rien... C'était une période assez difficile. Avant cet épisode, j'étais un timide maladif. Après cela, je suis devenu un autre garçon, très proche des autres et intensément amoureux de la vie et de mes semblables. Et, pour moi, il était impossible que j'écrive des textes trop directs, parlant de ma vie. C'était trop intense.